« Tendre Maroc » d’Emmanuelle de Boysson, aux éditions Calmann Levy

Sous le soleil sucré du Maroc se joue alors une tragédie pudique — un duel inégal, impossible à gagner — dissimulé dans de petits gestes quotidiens, en apparence infimes, mais profondément dévastateurs.
Ici, tout est dualité. La tendresse mielleuse d’un monde en vibration tranche avec la rigidité implacable de la mère. La famille nombreuse dissimule une solitude profonde. Une dévotion apparente masque une pauvreté spirituelle. La charité déguise le manque de générosité. Les joies enfantines cachent une tristesse. Et même le soleil éclatant de douceur se voile d’amertume et d’ombres.
Une quête s’esquisse alors : celle, désespérée, d’une enfant face au désamour maternel — comme une tentative de comprendre, de réparer, de retisser une fabrique familiale. De briser le silence. De donner aussi un sens au passé. Un passé fait d’injonctions et d’abandons : offrir sa poupée préférée au nom de la charité. Ne pas demander trop d’affection. Pas de câlins. Pas de bisous. Même quand on a 40 de fièvre. Même quand on écrit des lettres affectueuses. Même quand on a failli mourir, ou quand on a rapporté de bonnes notes…
Alors, on essaie encore. Et encore. Jusqu’à ce que s’impose l’évidence : tout est interdit — d’abord les friandises, puis, peu à peu, aimer, écrire, être libre. Car le plus important, selon Blanche, femme de devoir, marquée par une enfance difficile, ce n’est pas d’être heureuse. C’est de devenir autonome. De grandir vite. Trop vite.
Face à cet amour inaccessible et ce besoin de tendresse jamais comblé, naît une rébellion — une soif de vie, presque une urgence d’aimer. Emma grandit alors, et apprend à se désengager. Chez Mehdi, qui brave l’interdit, elle entrevoit un autre absolu : un Dieu d’amour, à l’opposé du Dieu rigide imposé par sa mère.
L’époque des années 70 s’esquisse, gaie, libre, insouciante, nostalgique au rythme de Pink Floyd et Bob Dylan. Viennent les booms évoquant le film culte avec Sophie Marceau, les premiers baisers innocents entre filles et garçons, une enfance qui bascule vers la jeunesse — avec ses élans, ses illusions, ses frissons dans les ombres du jardin de Mohammedia et sous la lune rousse suspendue au-dessus des plages de Miramar.
Chez sa cousine, Emma apprend la liberté, la coquetterie, le courage d’être soi. Et les lettres adressées à sa mère laissent place à celles écrites à Anne Frank, l’amie imaginaire, dont le témoignage fait naître en elle une vocation : écrire.
Et puisqu’en écriture tout est possible, même Blanche, cette mère, cette femme au cœur dur, dont l’abandon ultime marque sa fille au fer rouge, se montre sous un autre jour à la fin du roman… Comme une dernière chance. Ou une rédemption.
Car pour Emma, comme pour Anne Franck, l’écriture devient non seulement un refuge, mais aussi une conquête – celle de la liberté de sentir, de comprendre, de transmettre, de voyager dans le souvenir d’un monde perdu et peut-être, enfin, de se reconstruire…
