
À l’occasion de l’attribution du Prix des Hussards à Gérard de Cortanze pour son dernier roman Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, nous avons rencontré un écrivain à la trajectoire singulière, nourrie de liberté, d’histoire et de panache. Romancier prolifique, biographe de grandes figures et amoureux intransigeant de la langue française, fort de plus de 90 livres, il revient ici sur ses débuts, sa vision de l’écriture et ce qui, aujourd’hui encore, fait la nécessité de la littérature…
Quels ont été vos débuts en tant qu’écrivain, et quels souvenirs en gardez-vous aujourd’hui ? Pouvez-vous nous parler du premier livre que vous avez écrit ?
Je suis né de l’étrange rencontre entre un aristocrate piémontais désargenté, dont les ancêtres avaient participé à la première Croisade et joué par la suite un rôle essentiel dans l’histoire de l’Italie, et une jeune Napolitaine de dix-huit ans, issue de la classe ouvrière et descendante directe du célèbre Fra Diavolo.
C’est cette ascendance peu commune qui m’a conduit à l’écriture.
Enfant, je me réfugiais dans la lecture. Croyant dresser entre le monde et moi une muraille protectrice, celle-ci fut au contraire une ouverture joyeuse vers ce que Ernest Hemingway appelle la « rumeur du monde ».
Mon goût pour l’écriture est venu de ce que mon ami Paul Auster nommait une « faille d’enfance ».
Très influencé par le Nouveau Roman, le cinéma et les recherches expérimentales des années 1970, j’ai d’abord publié mes premiers textes dans les revues Change et Tel Quel.
Mon premier livre est paru en 1975, Altérations, fabriqué par des amis hongrois qui avaient fui l’intervention russe. Nous nous réunissions chaque nuit sur leur lieu de travail, une imprimerie située en proche banlieue parisienne, et là, nous avons composé – au sens propre du terme – sur une linotype soviétique, ce premier livre.
Une vraie aventure, « sur le tas ». Jusqu’à l’aurore, nous descendions des lignes-blocs, au milieu des odeurs d’encre et de plomb fondu, de la fumée des cigarettes et des senteurs du café.
Votre œuvre est très ample : à la fois romanesque, biographique et profondément ancrée dans l’histoire. Après un parcours aussi riche – près de quatre-vingt-dix ouvrages à votre actif – comment définiriez-vous aujourd’hui votre trajectoire d’écrivain ?
Je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi j’écrivais. C’est une nécessité vitale, une respiration, une étrange béquille, un moyen de connaissance de soi et d’approche du monde. Chateaubriand disait : « Je ne suis qu’une machine à faire des livres. » et Giono : « Je ne suis qu’une plume, de l’encre et du papier. » Tout est dit… Je me sens incapable de parler de mon écriture. Je n’ai qu’une certitude. Je ne suis pas un historien. Je ne suis pas un essayiste. Plutôt, ce que mes amis latino-américains des années 70, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Julio Cortazar – qui m’ont appris, outre à boire de la « yerba mate », à écrire -, appelaient un narrateur, un raconteur d’histoires. C’est-à-dire, je l’espère, quelqu’un qui a un univers propre et qui applique à la lettre ce qu’énonce Giono – encore lui -, lorsqu’il affirme préférer « prendre du plaisir devant un beau mensonge que de bâiller devant une laide vérité », en somme d’arriver à la si habile vérité historique par la fiction.

Le Prix des Hussards distingue souvent des œuvres singulières, portées par une véritable liberté de ton et d’esprit. Qu’a représenté cette distinction dans votre parcours ? Et, avec le recul, pourquoi pensez-vous que ce roman, Savien de Cyrano, sieur de Bergerac, a été ainsi distingué ?
Ce prix est très important pour moi. Je ne suis pas certain d’être un « hussard », au sens où pouvaient l’entendre Nimier, Déon, Blondin et d’autres, mais je me retrouve pleinement dans leur soif de liberté et dans leur rapport à la langue française. Laissez-moi développer ces deux aspects.
La liberté… Cyrano est un libertin-érudit, c’est-à-dire qu’il applique à la lettre la libertas philosophendi, qui exige que l’on pense hors de toute autorité. En un temps où Richelieu puis Mazarin voulaient mettre le monde culturel sous le joug d’une pensée unique – qui devient alors une arme idéologique plutôt qu’un moyen de développement intellectuel -, il affirme une liberté nécessaire, vitale, constructive, de ceux qu’on n’appelait pas encore écrivains, éditeurs, journalistes ou intellectuels, mais que l’on désignait sous le terme de philosophes. Cette liberté assumée, il la paya de sa vie, puisqu’il fut assassiné à l’âge de 36 ans. Je ne résiste pas au plaisir de citer les célèbres vers de Edmond Rostand : « Et samedi, vingt-six, une heure avant dîner, Monsieur de Bergerac est mort assassiné. »
La langue française… Elle est aujourd’hui en danger de mort cérébrale. Comme je l’ai souvent écrit : la langue française est un être vivant et, comme tout être vivant, elle peut mourir. Sa beauté est un trésor dont nous avons la charge : il est impératif de la protéger, de la respecter. La France est une patrie littéraire. C’est ce qui fait sa grandeur, son génie. Et la langue française, elle, c’est une forme de civilisation. Or, parce qu’elle tend à devenir un simple outil de communication, elle est menacée. Il est nécessaire de continuer à porter pour elle des rêves d’absolu, de croire, comme Nizan, que si l’on n’a pas tout, on n’a rien, comme le proclame Montherlant, d’être « fou de hauteur », et d’être du côté de Cocteau, qui sauve le feu lorsqu’une maison brûle. Ma conviction est totale : la langue française doit viser haut et se tenir droite. Ce projet, qui est le mien, rejoint, j’en suis persuadé, celui des Hussards.
Une dernière chose : dans hussard, j’entends évidemment le mot panache – celui que les vieux ennemis de Cyrano, le mensonge, le compromis, les préjugés, les lâchetés, la sottise, la traîtrise, ne sauront jamais lui voler.
Qu’est-ce qui vous a séduit chez Savinien de Cyrano ?
Jamais un personnage de fiction n’aura autant phagocyté une personne réelle. C’est tout l’enjeu de ce roman : écrire sur une ligne de crête, entre réalité historique et fiction romanesque. Mon Cyrano n’est ni celui de Edmond Rostand ni le Cyrano réel, même si ce récit penche vers ce dernier.
J’aime ce Savinien dont Gustave Flaubert vantait le « prodigieux » talent poétique, ce Savinien qui manie aussi bien la plume que l’épée, qui a pour amis Théophile de Viau, Tristan l’Hermite, Pierre Gassendi, Charles Dassoucy – tous libertins, écrivains baroques, passionnés par la grammaire qui codifie la langue et par le vocabulaire dont ils prônent le bon usage, adeptes d’une brillante rhétorique et d’une érudition non moins flamboyante.
J’aime ce « poète maudit », mort à 36 ans en 1655, dont l’œuvre novatrice a en grande partie disparue : lettres, pamphlets, poèmes, essais, pièces -perdus, volés, brûlés -, pour beaucoup détruits par Madame Robineau, sa cousine retirée au couvent, qui les jugeait impies et blasphématoires.
On vient de retrouver une de ses pièces, L’Art de persuader ; on peut y lire cette phrase d’une modernité absolue : « Je crois que nous jouons tous une comédie. Le faux toujours la vérité ressemble ».
Mon Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, c’est le « roman de Cyrano ».

Qu’aimez-vous le plus dans la vie d’écrivain ? La création de personnages, la reconstitution d’époques, l’immersion, l’exploration des psychologies… Qu’est-ce qui vous importe le plus dans votre travail d’écriture ?
Au risque de la banalité, je répondrai : la liberté ; et à celui du paradoxe : celui de la précarité. Je reviens à mon enfance… Né au sein de cette famille atypique, dis-fonctionnelle, absolument différente, j’ai ancré et encré en moi cette indépendance vitale, maladive, destructrice. J’ai puisé en elle une force particulière, un appétit sans fin. Je suis fasciné par les trajectoires irréductibles des créateurs – et j’inclus bien évidemment dans ce neutre pluriel aussi bien les hommes que les femmes. J’ai écrit des livres sur Hemingway, Cyrano, Louis XVI, Da Ponte, Mozart, Casanova aux destinées furieuses et fracassées. Mais aussi sur Violette Morris, Christine l’Admirable, Tina Modotti et bien entendu Frida Kahlo à laquelle j’ai consacrée cinq livres, une pièce de théâtre et des dizaines d’articles. Toutes ces trajectoires se nourrissent de la solitude, des échecs, de la difficulté d’être, de l’incertitude chronique, du rejet. Ecrire, c’est vivre en permanence à côté d’un volcan qui peut entrer en éruption à tout instant, d’une rivière qui peu déborder au moment où vous vous y attendez le moins. J’aime cette mouvance infinie, ce combat perpétuel au bord de l’abîme.
Je retrouve tout cela dans Savinien de Cyrano. Habité d’un puissant esprit de révolte, Savinien est fondamentalement un réfractaire. Au fil des siècles et des modes, il sera présenté comme un martyr de la libre pensée, un savant incompris, un initié, un alchimiste, un rationaliste militant. Ce fut surtout un précurseur. Il affirme qu’on n’écrit pas avec des idées mais avec des mots. Il assigne au verbe une mission incantatoire au-delà de la raison. Avant les Lumières il comprend que l’idéologie ne doit jamais interdire le débat, que le développement de l’esprit critique à l’égard du pouvoir est une nécessité. Bien avant la Révolution française, il prône la fermentation intellectuelle.
Y a-t-il un fil secret qui relie tous vos livres – quelque chose que vous poursuivez, consciemment ou non, d’un ouvrage à l’autre ?
Je cherche toujours le livre. Celui que je n’ai pas encore écrit, celui qui sera le dernier. Je suis en attente du meilleur livre que je pourrais écrire.
Une œuvre, c’est comme un édifice qui se construit jour après jour, thème après thème, personnage après personnage : une quête, une soif, un délire maîtrisé.
Le fil secret, c’est sans aucun doute l’incongruité de l’écrivain dans le monde des humains. C’est étrange, d’écrire. Vous êtes en permanence en contact avec des forces obscures, des mondes parallèles ; vous pensez tout savoir, et en réalité vous ne savez rien. Vous croyez avoir tout analysé, tout compris – mais ce n’est qu’une illusion.
Cet orgasme permanent vous épuise autant qu’il vous régénère.
Une phrase de Ernest Hemingway me hante : « Que reste-t-il d’une vie à la fin de la vie ? Une nuit d’été, quelques notes de musique, un sourire échangé, une page d’un livre, un poème, une faute avouée, un remords ? »
La nostalgie de ce qui n’a pas été réalisé, dit Antonio Tabucchi. Je réponds : surtout des regrets, beaucoup de regrets… Comme ceux de Louis XVI qui, peu avant sa mort, confie que celui qui lui pèse le plus est de ne pas avoir aboli l’esclavage, comme il le souhaitait à vingt ans : « l’inexpérience du pouvoir, cette opposition féroce », avance-t-il.

Qu’est-ce qui vous semble essentiel, aujourd’hui, pour qu’un livre compte ?
Aujourd’hui, seulement 45 % des Français déclarent lire, sur format numérique ou papier. En 1987, les élèves faisaient en moyenne 10,7 fautes à la dictée ; aujourd’hui, la moyenne atteint 21 ! 60 % des élèves ne parviennent pas à produire un texte cohérent en histoire-géographie sur la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Il y a quarante ans, un adulte français connaissait 30 000 mots ; aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 9 000… Au dernier Festival du livre de Paris, 60 % des achats concernaient la romance et ses sous-genres ! Le temps où l’Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Berlin attribuait son prix de l’universalité de la langue française à Antoine de Rivarol pour un mémoire démontrant la supériorité de notre langue est révolu.
Ma réponse à votre question ne peut donc être que pessimiste. Les Français ne lisent plus. Les 7-19 ans ont totalement décroché – les réseaux sociaux en sont largement responsables. De façon aberrante, les « ateliers d’écriture » se multiplient, laissant accroire que tout le monde peut devenir écrivain, a quelque chose à dire sur le monde… Je pourrais poursuivre longtemps cette litanie des lectures mortes, des livres moribonds. Jorge Luis Borges, le grand argentin, auquel on refusa le Prix Nobel de littérature, affirmait qu’on écrivait finalement que pour quelques amis…
Propos recueillis par
Marina Yaloyan