
Il y a des chiffres qui doivent faire réfléchir. La France et le Royaume-Uni représentent à eux deux près de 40 % du budget de défense des alliés européens et plus de 50 % des dépenses européennes en recherche et technologie militaires. Ce sont les deux seules puissances nucléaires d’Europe occidentale. Et depuis le 2 novembre 2010, elles sont liées par deux Traités de défense d’une profondeur sans équivalent sur le continent – signés à Lancaster House par Nicolas Sarkozy et David Cameron, dans une quasi complète indifférence de l’opinion publique des deux côtés de la Manche.
Depuis, notre monde a radicalement changé… Le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne. L’affaire AUKUS a failli provoquer une crise diplomatique ouverte entre Paris et Londres. Et pourtant, personne – ni dans les médias, ni dans les partis politiques – ne s’est vraiment demandé ce qu’il restait de ces engagements et ce qu’ils signifiaient dans un contexte incontestablement différent de celui de leur signature.
Deux Traités, un seul angle mort
D’abord, les faits, puisque visiblement personne ne s’y est véritablement intéressé. Les Accords de Lancaster House désignent deux textes distincts. Le premier porte sur la coopération en matière de défense et de sécurité – déploiement conjoint des Forces armées, transferts de technologies, programmes d’armement communs. Le second est d’une nature autrement plus sensible : il organise une coopération franco-britannique dans le domaine nucléaire militaire. Ce qui, déjà, est une vraie surprise, quand on sait que le nucléaire militaire britannique dépend d’abord et avant tout d’une sorte « d’autorité » américaine. En effet, les missiles Trident sont bel et bien fournis et maintenus par les États-Unis, ce qui crée une dépendance opérationnelle réelle.
« Les Accords de Lancaster House ont consacré la dépendance mutuelle de la France et du Royaume-Uni dans le domaine des armes complexes » (Assemblée nationale, rapport sur le bilan des accords de Lancaster House, 2020).
Voilà ce que peu de Français savent. Une installation militaire nucléaire commune entre la France et le Royaume-Uni – sur le sol français, à Valduc, en Bourgogne. Les deux pays partagent les coûts d’exploitation : 45 millions d’euros par an, pour une durée d’engagement de cinquante ans. Encore un engagement de cinquante années signés sans débat public, sans explication nationale, entre deux Gouvernements persuadés d’agir dans l’intérêt général.
Je ne dis pas que c’est une mauvaise décision en soi, je m’interroge. La coopération de défense franco-britannique est ancienne, dense, et souvent productive. Mais enfin – partager ses installations nucléaires militaires avec un partenaire étranger, c’est un engagement d’une gravité considérable. Dans une démocratie adulte, on l’explique. On le débat. On ne le glisse pas dans un Traité que personne ne lit.

Le Brexit : la question qu’on n’a pas posée
Puis le Brexit est arrivé et si la situation n’était pas si préoccupante, nous pourrions la trouver presque comique. Avec lui donc, une question évidente que curieusement personne n’a vraiment posée à voix haute : que devient un Traité de défense bilatérale signé avec un pays qui vient de quitter le cadre politique et juridique commun dans lequel ce Traité avait été pensé ?
La réponse officielle est « rassurante » : Lancaster House tient, parce qu’il est bilatéral et indépendant des Institutions européennes. Ce n’est pas faux sur le plan juridique. Au sens purement stratégique, on est en droit de se poser des questions. La coopération de défense franco-britannique avait été conçue comme un levier pour construire une Europe de la défense plus autonome. Avec un Royaume-Uni hors de l’Union européenne, ce levier ne fonctionne plus de la même manière.
Et puis il y a eu l’AUKUS. En septembre 2021, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Australie annonçaient un partenariat stratégique qui privait la France d’un contrat de sous-marins de 90 milliards d’euros – dans le dos de Paris, sans préavis. Lancaster House n’a pas été remis en cause formellement. Mais la confiance, elle, en a pris un coup. Lord Ricketts, l’un des architectes britanniques des Traités de 2010, résumait sobrement le bilan dix ans après leur signature :
« There have been many achievements, but quite a few disappointments as well » (« Il y a eu de nombreuses réalisations, mais aussi pas mal de déceptions »).
Lord Ricketts, RUSI – France and the UK : A Decade of the Lancaster House Treaties, 2 novembre 2020.
Venant de l’homme qui a lui-même négocié ces Traités côté britannique, la formule est éloquente. Ce n’est pas un opposant politique. C’est l’un des pères du texte qui, dix ans après, concède que le bilan est mitigé.
Lancaster House 2.0 : une réponse ou un aveu ?
Le 10 juillet 2025, Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer ont annoncé « Lancaster House 2.0 » – une modernisation du partenariat, sur fond de guerre en Ukraine et d’un désengagement américain de plus en plus crédible. C’est une bonne nouvelle. Mais elle soulève une question que personne ne pose : pourquoi a-t-il fallu attendre 2025, soit quatre ans après l’AUKUS et neuf ans après le Brexit, pour engager cette révision ?
Pendant toutes ces années, qu’est-il arrivé aux programmes conjoints promis en 2010 ? Le drone MALE franco-britannique, confié à BAE Systems et Dassault Aviation ? Abandonné. Le programme de système de combat aérien du futur commun ? Les Britanniques ont claqué la porte pour lancer leur propre programme Tempest avec l’Italie. Ce sont des milliards d’euros promis, des années de travail commun, et des renoncements que personne n’est venu expliquer aux contribuables français.
Ce qu’on ne nous dit pas…
Tout n’est pas négatif. Le programme de guerre des mines MMCM a livré ses premiers systèmes en 2024 et 2025. La Force expéditionnaire conjointe monte en puissance. Et la coopération nucléaire à Valduc se poursuit, discrètement, comme si de rien n’était.
C’est précisément ce « comme si de rien n’était » qui me dérange. Les Accords de Lancaster House engagent la France militairement, nucléairement, industriellement, avec un partenaire dont la relation avec l’Europe a été profondément redéfinie depuis 2010. Ce n’est pas une raison de tout remettre en cause. C’est une raison d’en parler, sérieusement, publiquement, avec les Français.
Une installation nucléaire partagée sur le sol français pour cinquante ans. Deux Traités qui survivent au Brexit, à l’AUKUS et à trois changements de Gouvernement britannique. Et un débat démocratique qui n’a jamais eu lieu.
On appelle ça la continuité de l’État. On pourrait aussi appeler ça de la désinvolture, à tout le moins une certaine forme de légèreté.

