
En novembre 2021, la France et l’Italie signaient un Traité d’amitié historique. Trois mois plus tard, tout bascule, Giorgia Meloni arrive au pouvoir à Rome. Presque comme toujours, ce Traité est entré en vigueur sous un Gouvernement qui ne l’avait pas prévu.
Il y a dans l’histoire du Traité du Quirinal une ironie que personne ne semble avoir relevée. Le 26 novembre 2021, Emmanuel Macron et Mario Draghi se retrouvent au Palais du Quirinal à Rome pour signer un grand Traité d’amitié franco-italienne. Macron, lyrique, cite Montaigne et La Boétie pour décrire leur relation : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Onze mois plus tard, Draghi quitte le pouvoir. En octobre 2022, Giorgia Meloni forme le Gouvernement le plus à droite de l’histoire républicaine italienne. Et c’est sous sa présidence que le Traité entre en vigueur, en février 2023.
Un Traité d’amitié rédigé pour un monde politique, livré à un autre. Voilà le paradoxe du Quirinal – et personne n’a jamais jugé utile d’en débattre publiquement.

Un traité né dans l’adversité
Pour comprendre ce qu’est le Quirinal, il faut d’abord comprendre ce qu’il était censé réparer. La relation franco-italienne, depuis 2017, était en lambeaux…
Les chantiers navals de Saint-Nazaire : la France avait bloqué leur rachat par l’italien Fincantieri au dernier moment, au mépris des engagements pris.
La Libye : Paris soutenait le Maréchal Haftar, Rome le Gouvernement reconnu par l’ONU – deux pays censément alliés, en camps opposés dans une guerre civile.
Les migrations : le sujet central de toutes les crises, sur lequel les deux pays n’ont jamais réussi à s’entendre et à parler d’une seule voix.
Mais le point de rupture avait été spectaculaire, en février 2019 : la France rappelait son Ambassadeur à Rome – du jamais vu entre deux pays fondateurs de l’Union européenne ! – Le Traité du Quirinal a été conçu précisément pour éviter que ces crises à répétition ne dégénèrent en rupture durable. C’est un Traité de gestion des relations difficiles autant que d’amitié proclamée.
« L’Italie se sent délaissée par la France, obsédée par son rapport avec l’Allemagne et Paris s’interroge de manière récurrente sur la fiabilité de Rome”, souligne Marc Lazar, de l’Institut Montaigne (Traité du Quirinal, deux ans après, novembre 2023).
Ce diagnostic, posé par l’un des meilleurs spécialistes de la relation franco-italienne, résume à lui seul la difficulté structurelle. On ne signe pas un Traité avec un pays dont on doute de la fiabilité, puis on s’étonne que ce Traité soit fragile.
Meloni : l’invitée surprise du Quirinal
L’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir a immédiatement mis le Traité à l’épreuve. Dès novembre 2022, l’Ocean Viking – un navire transportant des migrants secourus en Méditerranée – se retrouve au cœur d’une crise diplomatique : l’Italie lui refuse l’accès à ses ports, la France est contrainte de l’accueillir à Toulon. S’ensuit une passe d’armes entre les deux Gouvernements d’une violence inhabituelle entre alliés. En mai 2023, le Ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin attaque publiquement Meloni, incapable selon lui de gérer les flux migratoires. Résultat : l’Italie annule au dernier moment la visite de son Ministre des Affaires étrangères à Paris.
Voilà où en était la relation franco-italienne six mois après l’entrée en vigueur du Traité du Quirinal. Un texte censé institutionnaliser l’amitié entre les deux pays – et deux Gouvernements qui s’insultent publiquement sur la question migratoire.
La suite a été plus apaisée. Une relation pragmatique s’est peu à peu installée entre Macron et Meloni – réunions bilatérales en juin et septembre 2023, coopération sur la régulation des flux migratoires européens, exercices navals conjoints en Méditerranée en 2024. Un Sommet gouvernemental bilatéral a même été annoncé pour le premier trimestre 2026. Les Institutions créées par le Traité fonctionnent. Des résultats concrets existent – campus des métiers franco-italiens, échanges universitaires, coopération industrielle sur les PME. Mais le fond du problème, lui, n’a pas changé…
La Méditerranée ne lit pas les Traités
Ce fond, c’est la compétition larvée entre la France et l’Italie pour l’influence en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Meloni a lancé son « Plan Mattei » – une initiative italienne pour l’Afrique qui s’inscrit directement dans les zones où la France est en recul depuis 2022 : Sahel, Maghreb, Méditerranée centrale. Ce n’est pas un hasard. L’Italie profite méthodiquement des déboires français au Mali, au Niger, au Burkina Faso pour avancer ses pions. Deux pays liés par un Traité d’amitié, qui se font une guerre d’influence silencieuse sur le même continent. La nature a horreur du vide !
Sur la Libye, rien n’a été réglé. Les deux pays soutiennent toujours des factions différentes dans un pays toujours fracturé. Sur les migrations, leurs intérêts divergent structurellement : l’Italie est en première ligne, la France est une destination finale – leurs priorités ne sont pas les mêmes et un Traité ne suffit pas à les aligner.
Ce que le Quirinal a apporté, c’est un cadre de dialogue qui empêche les crises de dégénérer. Ce n’est finalement déjà pas si mal. Mais ce que le Quirinal ne peut pas faire, c’est effacer des décennies de méfiance mutuelle, des intérêts géopolitiques divergents, et une asymétrie de perception.


La leçon de la trilogie
Au terme de ces trois articles, un fil rouge se dégage…
Aix-la Chapelle avec l’Allemagne : un Traité ambitieux signé entre deux pays qui divergent sur tout ce qui compte.
Lancaster House avec le Royaume-Uni : un engagement militaire et nucléaire avec un pays qui a depuis quitté l’Europe.
Le Quirinal avec l’Italie : un Traité d’amitié rédigé sous un Gouvernement, appliqué sous un autre, sur fond de rivalité structurelle non résolue.
Ces trois Traités ne sont pas mauvais en eux-mêmes. Ils témoignent d’une ambition réelle et, parfois, de résultats concrets. Mais ils ont en commun d’avoir été signés, ratifiés et… oubliés ! Sans débat public. Sans bilan régulier. Sans que les citoyens français ne soient jamais vraiment associés aux engagements pris en leur nom.
La diplomatie est l’affaire des États. Mais dans une démocratie, elle est aussi l’affaire des citoyens. Il serait temps que la France commence à lire les Traités qu’elle signe…

