Pierre Gattaz
Ancien Président du MEDEF (2013-2018),
Fondateur de « Y Croire & Agir » et de «l’Institut des Solutions ».

Quel est l’objectif de « Y Croire & Agir » et pourquoi l’avez-vous créé ?

Lors de mon mandat au MEDEF, j’ai accompagné Moussa Camara, jeune entrepreneur issu des quartiers, fondateur de l’association « Les Déterminés« . Ensemble, nous avons formé une centaine de jeunes de Sarcelles, Cergy-Pontoise et d’autres quartiers, en leur ouvrant les portes du MEDEF. Voir ces jeunes, souvent en situation de défiance ou d’angoisse, se transformer grâce à leur projet entrepreneurial, a été une révélation. Leur énergie, leur sourire retrouvés m’ont convaincu de l’impact d’un accompagnement concret.

À mon départ du MEDEF, j’ai décidé d’étendre cette dynamique aux territoires en difficulté. «Y Croire & Agir » – dont la devise est « Croire en l’avenir et agir sur les territoires » – est né de ce constat : la France compte des Départements sinistrés, comme l’Aisne par exemple, où le chômage est endémique et les infrastructures absentes. J’ai commencé par les Hauts-de-France, dans des zones dévitalisées, en ciblant des publics signalés par les Missions locales ou France Travail.

Nous organisons des promotions de 100 à 120 personnes, formées par groupes de 15 à 20. Trois jours suffisent souvent à redonner le moral et des perspectives. Pour les plus motivés, des parcours longs de deux semaines permettent d’approfondir leurs projets, leurs business plans, etc. J’assiste systématiquement à la première matinée et à la dernière journée : le changement d’estime de soi est spectaculaire.

Pierre Gattaz est, depuis 1994, le Président du directoire et l’un des principaux actionnaires de Radiall, fondé par son père et son oncle et spécialisée dans les composants électroniques d’interconnexion.

Quel est le profil des participants ?

Principalement des chômeurs de longue durée, souvent des femmes divorcées avec enfants, ayant peu travaillé et souhaitant rebondir. Nous les aidons à retrouver confiance en elles, à identifier leurs compétences, leurs envies et ce qu’elles peuvent vendre.
Certaines rêvent de devenir fleuristes, commerçantes, ou de travailler dans les services à la personne. Pour celles qui veulent créer leur entreprise, nous proposons un accompagnement renforcé, en collaboration avec les MEDEF régionaux, les CPME, les CCI et les Missions locales. L’objectif ? Ne laisser personne seul après la formation. 

Quel est le taux de réussite de votre programme ?

Pour les participants que nous pouvons mesurer, 75 % de nos bénéficiaires se remettent en activité : un tiers retrouve un emploi salarié, un tiers se lance en auto-entrepreneur et le dernier tiers entame une nouvelle formation.

Deux types de territoires émergent en France… D’une part, les zones sans activité économique : les participants se tournent vers les services (location de vélos, restauration, etc.); Et, d’autre part, les zones en reconversion industrielle, comme Boulogne-sur-Mer, où une usine de batteries va embaucher 30 000 personnes en dix ans.

Pourtant, la France compte toujours 6 millions de chômeurs, alors que les entreprises peinent à recruter. La solution ? Créer des passerelles entre le chômage et l’emploi. À Villeneuve-d’Ascq, près de Lille, nous formons des promotions pour répondre aux besoins locaux. En cinq ans, nous avons accompagné plus de 2 500 personnes, notamment à Avignon, Rouen ou dans l’Isère.

Comment financez-vous ces actions ?

Grâce à des mécènes, des entreprises et des aides des Régions ou Départements. Avec un budget annuel de 500 000 €, nous organisons 3 à 4 promotions longues par an (300 à 400 personnes), mais aussi des cursus courts animés par des formateurs issus de France Travail que nous avons formés à notre méthodologie en amont. Au total, nous touchons 700 à 800 bénéficiaires par an. Les témoignages sont bouleversants : des vies transformées, des espoirs retrouvés.

Le chômage des jeunes dépasse 20 % en France, contre 14 % en moyenne européenne, 6 % en Allemagne, et 2-3 % en Suisse. Comment l’expliquer ?

C’est un problème structurel. La France a dévalorisé les filières professionnelles et l’apprentissage. En Suisse, 70 % des jeunes de 17 ans sont en apprentissage ; en France, seulement 5 % ! Pourtant, ces voies permettent d’accéder à tous les métiers, du technicien au PDG, en passant par l’ingénieur. L’apprentissage, c’est l’implication : on apprend en faisant.

En France, on pousse les jeunes vers le bac, sans leur enseigner l’entreprise, la discipline ou un métier. Résultat : 110 métiers sont en tension (couvreurs, chaudronniers, poissonniers…), avec des salaires attractifs (2 000€ net pour un poissonnier de 20 ans). Ces métiers offrent des débouchés immédiats, en CDI ou en création d’entreprise.

Un chômeur coûte 15 000€ par an à la collectivité, sans compter le drame humain. Le même chômeur qui travaille rapporte 15.000€ par an. Si 60 participants d’une promotion de 120 retrouvent un emploi, la Collectivité économise 1.800.000€. C’est un cercle vertueux.

L’IA va-t-elle réhabiliter les métiers manuels ?

Certains craignent que l’IA détruise des emplois. Il y en aura sans doute. Mais je crois plutôt à une transformation : des tâches répétitives disparaîtront, mais de nouveaux métiers émergeront. Les pays qui ont automatisé (Japon, Allemagne, Suisse) sont au plein emploi, car ils ont gagné en productivité et en compétitivité. Les métiers manuels résistent mieux que les métiers intellectuels standardisés. Un couvreur ou un chaudronnier ne sera pas remplacé facilement par une IA. L’humain reste indispensable pour l’expertise, le geste, l’interface et la relation.

Pourquoi avoir créé l’Institut des Solutions ?

La France souffre d’un déficit de pragmatisme économique. Les débats politiques se résument souvent à « taxer plus », sans vision à long terme. L’Institut des Solutions est un think tank qui vise :

tout d’abord, à proposer des réformes : réduire les dépenses publiques, optimiser le modèle social, réformer l’assurance chômage, augmenter le taux d’emploi des jeunes et des seniors, réenchanter le travail et l’entreprise, réindustrialiser le pays.

Ensuite, à contrer les mauvaises idées : comme la taxe Zucman, qui pousserait les entrepreneurs à délocaliser leur capital. Les gens ne se rendent pas compte que ce serait un désastre absolu pour le pays !

Enfin, à acculturer la France à l’économie réelle : enseigner la micro-économie, le fonctionnement des entreprises, la gestion du cash-flow. On ne pilote pas une entreprise avec Keynes, mais avec des hommes, des femmes, une stratégie et des marges ! 

Comment concrétiser cette acculturation ?

J’ai lancé, il y a 15 ans, une initiative à Radial qui s’appelle « classe en entreprises », qui consiste à accueillir des classes de lycée dans l’usine. Les professeurs donnent leurs cours (maths, français, philo) dans une salle de réunion et les élèves rencontrent des salariés toutes les deux heures. Ainsi, les professeurs découvrent que l’entreprise n’est pas Germinal, les salariés quant à eux sont fiers de partager leur métier et les jeunes s’ouvrent à des voies qu’ils ne connaissaient pas. Mon objectif est de généraliser ce modèle.

Votre dernier livre « Gagner plus c’est maintenant », axé sur le pouvoir d’achat, est-il une problématique du mal-être français ? 

Oui, il est devenu le révélateur de nos dysfonctionnements. Ne pas recevoir une rémunération qui correspond à ce qu’on attend de son travail fragilise le pacte social.
J’ai souhaité remettre ce sujet au cœur des discussions et cela sans polémiques stériles. Avec trois autres entrepreneurs, Maxime Aiach, Xavier Fontanet et Michel de Rosen, nous proposons un modèle alternatif pour simplifier les normes, alléger les charges et chaque mesure est associée à un gain de pouvoir d’achat pour les Français.

Votre message à adresser aux décideurs politiques par l’entremise du Journal du Parlement ?

Il faut retrouver du pragmatisme, du courage et une préparation à long terme. Je souhaite publier un Plaidoyer pour le plein emploi, à l’image du Plaidoyer pour le climat de Nicolas Hulot en 2017. 15 à 20 réformes économiques fondamentales doivent être menées, quel que soit le Parti au pouvoir.

La France a besoin de réindustrialisation, de réhabilitation des filières professionnelles, d’un enseignement économique concret et d’un dialogue renforcé entre l’école et l’entreprise. Le chômage n’est pas une fatalité ! Les solutions existent. Il suffit de les appliquer…

Propos recueillis par
Patricia de Figueirédo

Dans Gagnez plus, c’est maintenant !,* Pierre Gattaz défend une vision libérale de l’économie fondée sur la valorisation du travail, la baisse des charges et la compétitivité des entreprises.
L’ouvrage, volontairement accessible est d’autant plus intéressant qu’il mêle témoignages personnels et propositions concrètes pour relancer l’emploi.
Si ses lecteurs saluent son ton direct et pragmatique, d’autres y voient toutefois une approche qu’ils jugent un peu simplificatrice face aux inégalités sociales. Dans tous les cas, il évoque de manière claire une position d’autant plus intéressante qu’il connaît, mieux que personne, le monde de l’entreprise et les difficultés qu’il convient de surmonter… Un ouvrage au cœur du débat sur la relance de notre économie.

* Editions Fayard