Ariane Massenet , journaliste presse, radio et télévision, mais aussi comédienne et auteur…

Il est des livres qui arrivent à point nommé, non parce qu’ils suivent l’air du temps, mais parce qu’ils l’interrogent, à l’instar de « Mères et filles » qui, sous l’apparence d’une succession de témoignages, offrent en réalité une réflexion profonde sur la transmission des valeurs, la construction de soi et l’évolution de notre société. 

Signé par les journalistes Ariane et Béatrice Massenet, ce beau livre rassemble en effet une quinzaine de conversations inédites entre des mères et leurs filles, célèbres ou reconnues dans leurs domaines respectifs. À première vue, l’exercice pourrait sembler familier, tant les récits consacrés aux liens familiaux se multiplient en librairie depuis plusieurs années. Pourtant, Ariane et Béatrice Massenet évitent le piège du simple témoignage intimiste et parviennent à faire émerger ce qui, derrière chaque histoire singulière, touche à l’universel.

Au fil des pages, les confidences de Michèle Bernier et Charlotte, d’Ingrid Betancourt et Mélanie, d’Azucena Pagny et Ael, mais aussi de Natalie Dessay et Neïma, Sarah Poniatowski et Yasmine ou encore d’Inès Reg et Fouzia, pour n’en citer que quelques-unes, dévoilent une mosaïque de destins où se croisent la réussite, les blessures, les doutes et les combats. Mais les sujets abordés dépassent largement le cadre familial : violences conjugales, féminisme, guerre, exil, handicap, homophobie, grossophobie, solitude, rapport à la maternité ou pression de la notoriété. Le champs de l’intime se fait alors l’observatoire privilégié des fractures contemporaines.

Et la force de l’ouvrage réside précisément dans cette capacité à montrer que la relation mère-fille constitue souvent le premier espace où s’expérimentent les grandes mutations sociales.

À l’heure où les débats politiques sur l’égalité, la santé mentale ou la transmission intergénérationnelle occupent une place centrale, ces dialogues rappellent que les questions collectives trouvent toujours leur origine dans des histoires profondément personnelles. Cependant, les deux auteurs ne cherchent pas non plus à idéaliser ce lien si particulier et soulignent, a contrario, combien il peut être traversé par l’incompréhension, les non-dits, la rivalité parfois, mais aussi par une fidélité presque instinctive, voire animale. Cette absence de complaisance donne toute sa crédibilité au livre et démontre, s’il en était besoin, que l’amour filial n’est jamais un long fleuve tranquille, mais une construction permanente, faite de réconciliations, d’émancipations et de transmissions réinventées.

« Mères et filles » ne parle donc pas uniquement de maternité. Il évoque une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qu’une société transmet lorsqu’elle porte en elle une mémoire ? Dès lors, ce qui se joue entre une mère et sa fille est, à bien des égards, une métaphore de ce qui se tissent entre les générations d’une nation. Cette dimension politique s’inscrit comme l’un des fils conducteurs les plus féconds du livre. 

Et à l’heure où notre époque s’interroge sur ce qu’elle laissera aux générations qui viennent, « Mères et filles » rappelle que les plus grandes transmissions ne passent pas toujours par les discours ou les Institutions. Elles naissent souvent dans le secret d’une conversation, entre deux femmes qui apprennent, chacune à leur manière, à devenir l’héritage de l’autre, faisant le lien entre l’intime et le collectif, la culture et la cité.

Des dialogues où se forgent les convictions, les engagements et parfois même les destinées.

Enrichi de photographies qui prolongent l’émotion, le livre offre une lecture presque méditative, où chaque entretien possède son rythme propre. Loin des confessions spectaculaires qui alimentent souvent les réseaux sociaux, les Massenet réhabilitent le temps de l’écoute. 

En refermant cet ouvrage, le lecteur comprend que la transmission n’est jamais un héritage figé. Elle est un mouvement, une conversation ininterrompue entre celles qui précèdent et celles qui inventent demain, car chaque mère et chaque fille apparaissent, à leur manière, comme les gardiennes d’une mémoire autant que les artisans d’un avenir. Albert Camus n’écrivait-il pas : « Une génération, sans doute, ne peut pas créer le monde. Mais elle peut empêcher qu’il se défasse » ?…

Pauline Wirth du Verger