Ion Iliescu
Ion IliescuAncien Président de la République de Roumanie

“En réalité, nous faisons, déjà partie intégrante de l’Union européenne !”

L‘Union Européenne fait face à deux processus principaux de toute importance : la consolidation de ses structures institutionnelles et le procédé de l’élargissement. La dernière vague représente un moment historique et crucial pour l’Europe et pour la communauté internationale, 10 des 12 nouveaux membres (comprenant la Roumanie et la Bulgarie) étant d’anciens pays communistes.

Leur préparation à l’intégration européenne coincide avec la transition les faisant passer d’un régime totalitaire à un régime démocratique, régi par l’état de droit et d’une économie centralisée à une économie de marché libérale. Ce processus très complexe s’est heurté à de nombreuses difficultés : l’inertie des anciennes structures, des habitudes et des mentalités.

De ce point de vue, les pays candidats ont été aidés dans leurs efforts de réformes et de modernisation étatiques, par les contraintes liées à leurs conditions pour la pleine adhésion et par la coopération avec les Institutions européennes.

Pour la Roumanie, ce processus a débuté juste après la Révolution de décembre 1989. En 1991, nous avons conclu un accord économique et commercial avec l’Europe. Elle est devenue bientôt notre premier partenaire, avec 75 % des échanges commerciaux. En 1993, des négociations ont été lancées et en décembre 1994 nous avons commencé à participer aux sommets européens.

Ainsi, maintenant, avant même la réalisation de notre objectif final de l’accession à part entière à l’UE, nous avons derrière nous une expérience de 14 ans de collaboration étroite avec l’Europe et ses Institutions. Nous faisons, déjà en fait, partie intégrante de l’Union.

Naturellement, nous avons encore beaucoup à faire, dans de nombreux domaines, pour devenir entièrement compatibles et économiquement concurrentiels.

Un de nos problèmes principaux, comme pour toute la région, est la distance historique qui nous sépare des pays développés de l’Europe.

Quand les pays de l’Ouest (tout d’abord, l’Angleterre et les Pays-Bas) sont entrés dans l’ère du développement industriel – ouvrant la voie à une nouvelle étape de civilisation, nos pays étaient sous la domination des grands empires. L’aspiration historique à devenir indépendant a commencé seulement vers l’extrémité du XIXème siècle et après la Première Guerre Mondiale.

La séparation de l’Europe, après la Seconde Guerre, a stoppé ce processus, ainsi que le développement moderne de nos pays, tout en renforçant nos disparités avec les pays occidentaux.

L’effondrement de l’ancien système communiste et la transition à l’économie de marché ont également eu de nombreuses conséquences négatives. Beaucoup d’activités industrielles et d’emplois ont disparu. Résultat de la démolition des anciennes coopératives agricoles, les propriétés et les exploitations ont été fragmentées, la productivité a faibli.

Pour faire face à tous ces problèmes, le pays a besoin d’un afflux important de capital, d’une nouvelle dynamique, pour pouvoir développer et moderniser ses infrastructures.

En Roumanie, nous avons élaboré, en 2003 et 2004 une stratégie nationale pour un développement économique durable (“Roumanie 2025”) dont le but principal est de réduire notre différence avec la moyenne européenne.

Pendant toute cette période, nous devons réaliser un taux de croissance économique au moins deux fois plus important que la moyenne européenne – pour pouvoir atteindre, en 2025, environ 80 % du PIB moyen de l’Union. Je pense que ce but devrait être commun à tous les pays impliqués dans l’intégration.

En ce début de siècle, la disparité entre les pays riches et pauvres est l’un de problèmes majeur, source la plus dangereuse d’instabilité et de conflits dans le monde. Je pense que l’UE pourrait donner l’exemple en résolvant de tels problèmes sur notre continent.

C’est important pour la stabilité régionale en Europe et pour sa capacité concurrentielle, devant le problème de la globalisation mondiale.

Le développement économique de nos pays (de la Pologne, des pays Baltes, à la région des Balkans) représente un grand potentiel pour l’élargissement du marché intérieur et la concurrence européenne sur une échelle mondiale. Dans ce contexte, le monde des affaires apparaît plus efficace que le monde politique. Néanmoins, l’Europe a une occasion unique de jouer un rôle déterminant dans le processus, offrant ses valeurs démocratiques, son modèle social et culturel, aussi bien que son organisation économique.

Les craintes des citoyens de quelques pays occidentaux – au sujet des conséquences possibles de l’élargissement – par exemple, avec la possibilité d’encourager les vagues migratrices des pays de l’Est, amplifiant le problème du chômage, sont exagérées. L’expérience de ces dernières années a prouvé que l’Europe était capable de faire face à ce problème avec succès.

L’élargissement ne devrait pas être perçu par les pays riches comme une concession envers les nouveaux pays candidats et membres de l’Est, mais comme un effort nécessaire commun, pour construire ensemble une nouvelle Europe, au bénéfice de tous.

Naturellement, l’élargissement de l’UE n’est pas seulement un processus technique. Il est beaucoup plus complexe.

En fait, l’UE devrait être une fédération d’états nationaux, avec une redistribution des attributs de la souveraineté entre les niveaux fédéraux et nationaux, fondés sur les principes de subsidiarité, une grande autonomie locale et une démocratie citoyenne. Il devrait éviter la bureaucratie et la corruption, tout en favorisant la transparence, sur tous les niveaux, et une grande accession des citoyens aux décisions institutionnelles. Ce devrait être une Europe des citoyens !

Une telle construction, pratiquement unique dans l’histoire, doit être envisagée sur une vision à long terme, pas seulement sur un projet technique. Ce projet doit être porté par un ensemble de valeurs positives, sur l’identité européenne commune.

Dans le même temps, l’Europe est une communauté de nations, chacune avec leur propre identité, appuyée sur une histoire spécifique, des traditions, une culture…

Pour construire une Europe forte, nos idées communes, autant que nos différences doivent être conciliées, pour un espace européen évident, uni dans la diversité.

En conclusion, je pense que nous pouvons être optimistes : l’Europe est sur la bonne voie, même si de nouvelles épreuves et défis l’attendent encore.

Cela dépendra de notre volonté à créer une Europe de paix, de solidarité, de respect, pour la dignité humaine, de justice sociale et de développement durable – du point de vue économique, social et environnemental – dans l’intérêt de tous les peuples.

par Ion Iliescu