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S.E. Stjepan Mesić
S.E. Stjepan MesićPrésident de la République de Croatie

Ce que l’Europe gagne avec la Croatie

Avec l’adhésion de dix nouveaux membres en 2004, moins de quinze ans après la chute du Mur de Berlin, l’Union européenne s’apprête à connaître le plus important élargissement depuis sa création.

Et pourtant. Si le pas en direction de l’Europe réunifiée sera de taille, il nous faudra encore attendre quelques années avant que notre continent se mette enfin à respirer de ses deux poumons : sur son flanc Sud-Est, la Croatie et six autres pays devront attendre les prochains élargissements. Mais d’ores et déjà, pour la première fois dans l’histoire du Vieux Continent, hommes politiques et parlementaires sont les acteurs d’un rêve millénaire sur le point de devenir réalité : l’Europe enfin réunifiée, démocratique et pacifique. Pour un pays comme la Croatie, malmené par l’histoire, participer à cette aventure unique tout en renouant avec ses racines européennes prend un relief particulier.

En février de cette année notre pays a posé sa candidature d’adhésion à l’Union européenne, répondant ainsi aux aspirations de ses citoyens, à leur désir de lier leur destin à la communauté des nations européennes dont ils partagent les valeurs. Nous l’avons fait après avoir reçu des signes encourageants de nombreux pays membres, notamment de la France, d’où notre espoir de recevoir au printemps 2004 une réponse positive de la Commission européenne, ce qui nous permettrait ensuite d’entamer les négociations d’adhésion.

Rejoindre l’Union c’est pour nous d’abord synonyme d’une profonde « remise à niveau », d’une vaste modernisation de notre société.

Mais nous souhaitons également apporter notre contribution à l’avènement d’une Europe élargie, forte de son héritage culturel commun, unie en matière de politique étrangère et de sécurité.

Car nous savons aussi ce que, de par notre expérience propre et notre position géographique, nous sommes en mesure d’apporter à l’édifice commun, hormis de constituer une étape supplémentaire vers l’achèvement du projet d’élargissement de l’Europe.

Tout d’abord un pôle de stabilité sur son flanc sud-est. Tous reconnaissent aujourd’hui à la Croatie son rôle décisif joué dans la région aussi bien dans le dénouement de la crise yougoslave que dans la consolidation de la paix et de la démocratie. Sa lutte efficace contre les filières balkaniques du crime organisé en font également une partenaire incontournable de la lutte antiterroriste en Europe et des trafics en tous genres. Son entrée dans l’O.T.A.N. d’ici quelques années viendra encore renforcer sa participation à la sécurité régionale.

Ensuite son potentiel économique. D’ores et déjà, la Croatie a rejoint la plupart des pays futurs membres de

l’U.E. : PIB par habitant avoisinant les 5500 euros par an, croissance de 5 %, inflation et déficits maîtrisés, à quoi s ajoutent les recettes d’un tourisme en expansion avec plus de 7 millions de visiteurs en 2002, pour 4 millions d’habitants. Ce redressement, que souligne d’ailleurs un rapport récent du Sénat français, place la Croatie en tête des pays qui ne participeront pas à l’élargissement de mai 2004. Parmi d’autres, la France y a reconnu un partenaire économique privilégié dans la région : ses investissements ont triplé en deux ans.

Puis sa situation géographique charnière. Un coup d’œil sur une carte suffit pour finir de s’en convaincre. Façade méditerranéenne de l’Europe centrale, la Croatie contribuera aussi, en rejoignant l’U.E. à réduire sensiblement l’isolement géographique de la Grèce.

Par la longueur exceptionnelle de sa côte dalmate et istrienne et son millier d’îles, elle accroîtra substantiellement la composante méditerranéenne de l’Union. Son oléoduc adriatique fournira, lui, une nouvelle voie d’approvisionnement en hydrocarbures.

Enfin son patrimoine culturel et naturel remarquable. Située à mi-chemin entre les deux foyers de la civilisation européenne que furent Rome et Athènes, la patrie des plus latins des Slaves sut préserver au fil des siècles un héritage exceptionnel mêlant à profit les influences romaines, byzantines, franques, vénitiennes, austro-hongroises et balkaniques, mais qui, demain, sera appelée à enrichir la diversité culturelle de l’Union. En témoignent les six sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, dont la vieille cité de Dubrovnik, mais aussi une nature préservée grâce notamment à huit parcs nationaux.

Pour ma part, je n’ignore cependant pas que nombre de voix s’élèvent pour réclamer une pause afin de permettre à l’Union de « digérer » ce premier élargissement à l’Est. Mais je n’en reste pas moins convaincu que c’est néanmoins maintenant, après le « round» de Copenhague, qu’il faut persévérer et poursuivre. Il faut sans délai œuvrer pour créer les conditions préalables aux élargissements futurs – il en va aussi bien de l’intérêt de l’Union que de celui de ses membres potentiels, des pays en transition pour la plupart. Il faut donc faire preuve d’ardeur et de volonté politique, afin que cette noble aspiration à établir une Europe unie devienne enfin réalité.

Aussi, l’estime indispensable de donner une chance à l’Europe du Sud-Est, théâtre des derniers conflits qu’a connus le Vieux Continent, afin qu’elle se transforme en une zone de stabilité, de paix et de sécurité. Par la politique qu’elle mène dans la région, la Croatie contribue à surmonter une situation à certains égards encore fragile, notamment en œuvrant au rétablissement de relations normalisées, et d’une coopération motivée par la recherche de l’intérêt commun.

En encourageant la coopération régionale – concept entériné au Sommet de Zagreb que j’ai eu l’honneur de présider avec le président Chirac en novembre 2000, la Croatie souhaite entraîner les autres pays de la région dans son sillage.

À terme, cela devrait aboutir à la mise en place d’un réseau de relations bilatérales et multilatérales de nature à reléguer dans les livres d’histoire l’expression de « poudrière » longtemps associée au sud-est européen, et notamment aux Balkans. Il ne s’agit donc pas pour la Croatie de couper les ponts avec eux : il s’agit au contraire de les rapprocher de l’Europe, en participant à leur transformation, en leur apportant « plus d’Europe ».

On l’a vu, la Croatie ne conçoit pas sa relation avec l’Union européenne dans une relation à sens unique, en position de demandeur. Nous avons aussi conscience de ce que nous pouvons apporter à l’Union européenne. Celle-ci à son tour, doit en prendre acte, et manifester sa volonté d’en tirer parti, de manière à ce que chacun donne et reçoive en retour. J’ai la conviction que c’est précisément cette réciprocité qui constitue la base la plus solide pour l’intégration de la Croatie à l’Union européenne, dont nous pensons qu’il est réaliste, qu’elle se concrétise dès le prochain élargissement prévu pour 2007.

par S.E. Stjepan Mesić