
En cette année du Cinquantenaire de la disparition d’André Malraux, Le Journal du Parlement a souhaité mettre en lumière, au cœur de cette actualité, un article de Madeleine Malraux, qui fut une grande pianiste internationale, rappelant l’habitude qu’avait son mari de réaliser des petits croquis, sur le papier à en-tête de son Ministère ou sur des feuillets sur lesquels il aimait à griffonner ses petits « dyables » comme il les nommait… Un univers farfelu qu’elle nous présente ici en clin d’oeil amical.
Dès l’enfance, André a manifesté pour le dessin et la peinture des dons innés qui sont malheureusement restés ignorés des siens, ce qui fait qu’il me confiait, au début des années cinquante, qu’il se considérait comme un « peintre rentré ».Sa quête poétique et picturale, il l’avait, dès 1928, exprimée dans plusieurs contes étranges au langage personnel, dont les fleurons sont « Lune en papier » et « Royaume farfelu », histoires et univers fantastiques, dont la liberté et l’imaginaire rejoignent l’esprit du surréalisme. Par la suite, ce sens inné du langage pictural, Malraux l’a magistralement transposé et magnifié dans ses écrits sur l’Art considéré comme « l’Aventure suprême ». Cette interrogation incessante et visionnaire donne le sentiment qu’il était sans cesse à la recherche de son don perdu.

Dans sa vie souvent austère, sérieuse et grave en effet, il ne se permettait d’incursions dans ce monde de la fantaisie que par le biais de petits dessins destinés au seul plaisir des familiers et initiés. Silhouette gracieuse d’un chat sur une page dédicace, dyable frisé ou joufflu dans la marge d’un livre, figure étrange au détour d’une page, personnages imaginaires et croquis mystérieux, malicieux, aussi spontanés qu’un éclat de rire.
Dans la pièce où je travaillais ma musique, André à l’improviste, en passant, déposait ce genre de croquis sur mon piano, « voici quelque dyable pour votre bouquin », me glissait-il discrètement. Ces petits cadeaux au quotidien, signes de connivence, messages sibyllins, précieux par leur singularité aiguë, je les accueillis comme autant de fleurs rares. Tous porteurs d’une fantaisie emblématique, mélange d’humour, d’exotisme, de mystère et de grâce, ils gardent une « présence irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l’ombre » (Antimémoires), le chat qui est leur totem.
André adorait les chats. À Boulogne nous n’en avions pas et dès qu’il en apercevait un, il cherchait à le saisir, à le caresser. Mais il n’avait pas de succès avec eux, chaque fois le chat s’enfuyait. Plus tard, avec Louise de Vilmorin, il eut un chat. Ils ont toujours été au cœur de son univers, même quand il voulait qualifier les êtres c’était en référence avec son goût des chats ; ainsi, quand il était petit garçon, mon fils Alain, à cause de sa chevelure mousseuse, s’était vu affubler du sobriquet de « chat touffu ».

André se prenait lui-même pour un chat. Du chat, il avait le caractère fuyant, les manières d’être énigmatique, secret. Il avait tant de secrets à protéger, il m’en voulait de le deviner, de le décrypter. Du chat sauvage il avait le tempérament ombrageux, tyrannique. Le chat est chasseur, il cherche à prendre, à capturer, une fois sa proie saisie, il joue sadiquement avec elle et se l’approprie. Malraux était parfois cruel. Mais les caractéristiques du chat, il les possédait toutes, y compris le charme. Il n’était pas très tendre mais il savait charmer, enjôler, quand il le voulait rien n’était plus facile pour lui, seulement cela se voyait trop facilement, du moins moi, je le voyais.
Quand Malraux dessinait des chats, c’était une détente pour le délasser des « heures difficiles de l’écriture ». C’était une forme d’humour permettant de mettre en perspectives les grandes interrogations, les grands tourments. C’était une manière ’étincelle spontanée our traduire tonnement, amusement, urprise. C’était ne uite. C’était une autre façon d’exercer sa lucidité, d’affûter l’acuité de sa vision du monde, des autres et de lui-même. ’était inconsciemment sans doute, une manière d’autoportrait, qui le révélait.
Récréatifs t appeleurs d’idées, ses dessins de chats et de dyables, croqués entre deux phrases de réflexion, griffés d’un oup e crayon noir ou de couleur, d’une encre fine et légère sur de minuscules découpages pris à même la page du manuscrit, font surgir les infimes et imperceptibles modulations de sa petite musique personnelle. Comme leurs légendes elliptiques pleines de vivacité sont révélatrices d’un certain tour d’esprit propre à Malraux, qu’on peut interpréter à sa guise mais qui amusent grâce à leur légèreté cryptée et secrète. Amusent et émeuvent, car elles nous permettent de traverser en certain miroir et d’entrevoir la face cachée de son âme d’enfant douloureux.

