Andreï Makine
de l’Académie française

Académicien, ayant rédigé sa thèse de Doctorat à l’Université de Kalinine, sur la littérature française contemporaine, Andreï Makine, lauréat du Goncourt et du Médicis, est une figure singulière à la voix profondément indépendante. Entre mémoire soviétique et France contemporaine, exigence morale et défense d’une certaine idée de la littérature, en exclusivité pour Le Journal du Parlement, il esquisse une pensée à contre-courant et poursuit, dans cet entretien dense et habité, sa méditation sur l’histoire, l’exil et la responsabilité de l’écrivain…

Comment la Sibérie de votre enfance continue-t-elle d’exister dans votre imaginaire et votre littérature ?…

La contrée sibérienne de mon enfance est bien plus modeste que l’immense Sibérie elle-même qui contient trois fois le territoire de l’Union européenne. Plusieurs dizaines de peuples, autant de langues et de cultures, la présence humaine remontant à l’époque préhistorique. Jeune, j’étais passionné par cette richesse, mais plus encore par la tragique histoire récente : le destin des ex-prisonniers revenant du Goulag, la mémoire des anciens combattants. Ce passé m’éloignait du récit officiel. L’intensité de leurs souffrances, si peu volubiles, m’a beaucoup marqué. Ne pas les laisser sombrer dans l’oubli devenait plus qu’un devoir – une raison d’être qui, un jour, allait s’exprimer dans mes livres.

Dans vos romans, on perçoit toujours une forme de verticalité – un idéal intérieur qui élève les personnages, mais peut aussi les enfermer. Dans Le Prisonnier du rêve écarlate, le rêve lui-même semble devenir une forme de prison…

Ma classe d’âge est la troisième, et la dernière génération réellement soviétique, celle qui avait pu croiser les ultimes croyants du communisme. Celle aussi qui allait assister à la pitoyable défaite de cette grandiose utopie. Le bilan de ce projet et de ses conséquences a été maintes fois interprété, jugé, débattu. Mais l’ écrivain n’est pas un juge, ni un historien, ni un sociologue. Il s’attache à décrire l’intériorité de chacun de nous, avec nos doutes, nos illusions, nos fragilités, nos remords. Telle était la vie de Lucien Baert que j’évoque dans mon livre, le jeune communiste français qui a connu l’élévation de l’héroïsme, l’amertume de la défaite et l’amour oblatif d’une femme qui l’a sauvé. Oui, un homme qui a fait le choix de la « verticalité », comme vous dites. Et qui a refusé le compromis du cynisme, la paresse de la· pensée dominante, le confort de l’hypocrisie.

Au-delà du style, qu’est-ce qui forge, selon vous, un grand écrivain ? Et quels sont les auteurs qui ont façonné votre vision de la littérature ?

C’est nécessairement le style, avant tout, à condition d’y voir non pas un jeu verbal oisif mais une vision ontologique et anthropologique qui nous tend un miroir – le reflet où nous apprenons sur nous-mêmes ce qui, sinon, nous resterait à jamais inconnu. Oui, le style, une audace visionnaire qui ose brandir son miroir même face à Dieu, dans une tentative vertigineuse de le connaître. Les meilleurs écrivains ont relevé ce défi : les philosophes grecs, les penseurs indiens, Saint-Augustin, Dante, Shakespeare, Kant, Pouchkine, Goethe, Balzac, Tolstoï, Hugo … Cette liste est affreusement lacunaire. Vos lecteurs la complèteront à leur guise.

Si l’exil vous a enlevé certaines choses, qu’est-ce qu’il vous a donné que vous n’auriez jamais trouvé autrement ?

Je n’aime pas trop entendre les exilés se lamenter sur leur sort. Celui qui continue à vivre dans sa patrie subit parfois des malheurs personnels bien plus graves que le départ choisi par les « nomades ». Le vieil adage dit que « partir, c’est mourir un peu» mais cette expérience, même douloureuse, pourrait être un atout existentiel : un exilé observe sa « première vie » avec un regard neuf, insolite, un recul à la fois déchirant et bénéfique. Et pour l’écrivain, l’avantage de ce nouvel angle de vue est indéniable. L’œuvre d’un de mes écrivains favoris, Ivan Bounine, doit beaucoup à son exil en France, pour laquelle cet auteur a toujours gardé une vive reconnaissance, malgré le dénuement matériel qu’il y avait connu.

Vous portez en vous une Russie très intérieure, presque mythique – une Russie que la distance semble transformer en rêve, comme la France a pu l’être autrefois. Cette Russie existe-t-elle encore aujourd’hui ou appartient- elle désormais à la mémoire ?

La disparition de la Russie de ma jeunesse n’a pas été causée seulement par la bien naturelle fuite du temps mais par le collapse de ce que le dissident russe Siniavski appelait la « civilisation soviétique ». Ce passé se prête aujourd’hui à une réécriture douteuse : tantôt édulcoré, jusqu’à la réhabilitation de la période stalinienne, tantôt réduit à l’image d’une Russie en vaste bagne orwellien. Pour dépasser ce penchant mythifiant, il faut revenir à l’homme – à sa vérité intime, contradictoire, unique. Cela permettrait d’éviter l’arrogance inculte de nos braves « experts » omniscients qui défilent sur les plateaux de télévision.

Vous avez quitté la Russie en 1987, quatre ans avant la chute de l’URSS. Vous avez alors rencontré la France réelle après l’avoir longuement habitée en imagination… Comment avez-vous vécu cette transition, ce déplacement ? L’avez-vous ressenti comme un exil – ou comme une ouverture ?

En pensant à la France, il est important de ne pas confondre ces deux plans : « l’écume des jours» qu’exhibe l’actuelle agitation politico-médiatique et, d’autre part, les fondamentaux de ce pays, le temps long de son histoire millénaire. Malgré la rapidité angoissante avec laquelle la France est précipitée du vortex mondial, je garde toujours en moi cet arrière-plan qui préserve l’essentiel – appelez cela « l’esprit français» ou « la francité», sinon « une certaine idée de la France ».

Dans Le Testament français, la France rêvée, qui a nourri l’imaginaire de tant d’enfants soviétiques, se révèle peu à peu comme une illusion… Est-ce dans cette tension entre le mythe et la réalité que s’est imposé, pour vous, le désir d’écrire ?

Au Testament Français, un autre de mes livres fait écho -le bref essai Cette France qu’on oublie d’aimer, écrit en réaction à la violence des soubresauts dont tout le monde constate aujourd’hui l’ampleur et les dégâts. Ce livre, publié il y a une vingtaine d’années, a été très mal accueilli par les bien-pensants et salué par de très nombreux lecteurs. Vous connaissez le mot de Péguy: il faut avoir le courage de dire ce qu’on voit mais surtout le courage de voir ce qu’on voit.

Depuis votre entrée à l’Académie française, votre parcours semble porter une forme de paradoxe – celui d’un écrivain venu d’ailleurs devenu, d’une certaine manière, gardien de la langue française. Comment vivez-vous cette position ?

Contrairement à une idée reçue, l’Académie est très ouverte à ceux qui viennent de loin avec une intention, certes téméraire, de protéger et d’enrichir la belle langue française. Cet objectif ne signifie pas du tout le désir de s’enfermer dans je ne sais quel purisme linguistique. L’usage évolue, le dictionnaire de l’Académie en tient compte, tout en mettant en garde les locuteurs les plus fougueux qui pensent que les Français doivent vite passer au verlan ou au franglais.

Votre regard sur notre époque est-il davantage inquiet ou porteur d’espérance ?

La hausse exponentielle des dangers que l’humanité affronte fait imaginer la phase terminale de notre présence sur cette planète. Banalisation des guerres servies par des technologies délirantes, défis démographiques et écologiques, la robotisation de l’humain, tout cela est trop évident pour pouvoir être dissimulé. Quelle serait notre planche de salut? L’optimisme de la volonté, prôné par Gramsci ? Quitte à rester pessimiste dans notre jugement intellectuel ? J’inverserais le précepte : moins de productivisme volontaire et d’Hubris technique, mais un réexamen du rôle de l’être humain ici-bas, la refonte de son lien à autrui dans notre périlleuse aventure terrestre.

La littérature peut-elle selon vous, influencer notre conscience politique aujourd’hui ?

Faudrait-il citer la sacro-sainte incantation de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde » ? Tout au moins, pourrait-on souhaiter que nos dirigeants lisent davantage et que nos écrivains cessent de se complaire dans des autofictions nombrilistes parisiennes et des brochures stérilisées par le politiquement correct. Même à cet égard, le Général de Gaulle reste un exemple : un style qui, bien plus que celui d’un Churchill, aurait mérité le Nobel, une érudition littéraire à faire pâlir la Sorbonne et la superbe clémence vis-à-vis des élucubrations incendiaires d’un auteur, Sartre, pour ne pas le nommer. Vous qui connaissez le monde politique d’aujourd’hui, voyez-vous quelqu’un qui aurait une telle hauteur de vue ?

Propos recueillis par
Marina Yaloyan