Jean Thannberger
Vice-président de la Commission des Français de l’Étranger du Haut Comité National de la Francophonie
À l’heure où le monde se réorganise autour de blocs linguistiques toujours plus puissants, la question mérite d’être posée franchement : où en est le français en 2026 ? Certains le donnent pour moribond, sans jamais proposer la moindre solution. D’autres le proclament triomphant, depuis Paris, sans trop regarder ce qui se passe au-delà de leurs frontières. Ni l’un ni l’autre. La vérité, comme souvent, est plus inconfortable que les deux camps ne veulent bien l’admettre.

Une expansion bien réelle – mais qu’on ferait mieux de comprendre

Soyons directs. L’édition 2026 du rapport La Langue française dans le monde, publié par l’Observatoire de la langue française de l’OIF, établit que le français compte aujourd’hui 396 millions de locuteurs dans le monde – contre 321 millions en 2022. Ce chiffre, en progression constante depuis quinze ans, pourrait atteindre 590 millions d’ici 2050. Voilà qui devrait clouer le bec aux prophètes du déclin. Et pourtant, l’inquiétude persiste. Pourquoi ? Parce que cette expansion, personne ne la pilote vraiment.

Le centre de gravité du français s’est déplacé. Il ne gravite plus autour de Paris – il s’ancre en Afrique, où vivent déjà près de 65 % des francophones. Ce basculement est un fait documenté, massif, irréversible. Et ce basculement, nos élites politiques et culturelles l’observent de loin, avec une condescendance polie, sans en tirer la moindre conséquence stratégique.

Le français d’Abidjan, de Kinshasa ou de Dakar n’est pas le français de l’Académie. Il a ses rythmes, ses accents, ses inventions. C’est précisément ce qui le rend vivant. J’ai eu l’occasion, au fil de mon parcours, de travailler avec des entrepreneurs africains dont la maîtrise du français – et l’énergie qu’ils y mettent – ferait rougir bien des cadres parisiens. Cette réalité-là, on ne la voit pas dans les rapports officiels.

Une langue d’opportunités – à condition de ne pas rater le coche

Le rapport de l’OIF est formel : le français est la quatrième langue la plus parlée au monde, la deuxième la plus apprise, et l’une des principales langues de travail des grandes organisations internationales. Il est également la troisième langue de l’économie et des affaires. C’est une position enviable. Mais une position ne se conserve pas par inertie.

Affirmer que le français est un acteur économique de premier plan passe encore pour une provocation dans certains milieux. C’est pourtant un fait chiffré. La francophonie représente un espace de plus de 1,5 milliard d’habitants, générant 16,5 % du PIB mondial et 20 % du commerce mondial de marchandises. Des marchés en croissance rapide – notamment en Afrique – que d’autres, moins inhibés que nous, s’empressent de conquérir pendant qu’on organise des colloques.

Maîtriser le français, dans ces régions du monde, c’est accéder aux universités, aux emplois qualifiés, aux réseaux internationaux. En Côte d’Ivoire, selon les enquêtes de l’OIF, 95 % des recruteurs considèrent le français comme un critère de sélection incontournable. Ce n’est pas une posture culturelle : c’est un levier d’émancipation concret. Et une jeunesse africaine et diasporique se l’approprie avec une liberté et une inventivité que nous n’avons, franchement, pas toujours su encourager.

Des défis qu’on ne peut plus se payer le luxe d’ignorer

Mais soyons honnêtes jusqu’au bout. Cette expansion masque des fragilités réelles, que personne ne semble pressé d’affronter.

Le premier problème, c’est l’enseignement. Le rapport de l’OIF le documente sans ambiguïté : dans les pays d’Afrique subsaharienne, le ratio moyen est de 44 élèves par enseignant au primaire – contre 10 en Europe occidentale. Plus de la moitié des élèves de la région n’atteignent pas le niveau minimal attendu en lecture en fin de cycle primaire. Et seuls 69 % des enseignants possèdent les qualifications minimales requises, contre 75 % en 2010. Autrement dit : on scolarise davantage, mais on forme de moins en moins bien. Des locuteurs sans socle solide, ce sont des chiffres flatteurs et une réalité décevante.

Le deuxième problème, c’est le numérique. Le français représente environ 3,5 % des contenus disponibles sur Internet, à égalité avec l’arabe, le russe et le portugais – loin derrière l’anglais qui écrase tout. Les grands modèles d’intelligence artificielle sont entraînés massivement sur des corpus anglophones, avec un biais culturel américanocentré assumé. À ce rythme, on risque d’avoir une langue parlée par 600 millions de personnes… et invisible dans les espaces numériques. Ce serait le comble.

Le troisième problème, c’est politique – et c’est sans doute le plus grave. Il n’existe pas de stratégie francophone cohérente, financée, portée par une volonté commune. Les institutions existent, les déclarations aussi – la Déclaration de Djerba de 2022 en compte 31 articles -, mais les actes concrets sont rares et les moyens insuffisants. Défendre une langue, ce n’est pas organiser une Semaine de la Francophonie une fois par an. C’est investir, coordonner, décider.

Une langue à réinventer – sans nostalgie, sans naïveté

Alors, quel français voulons-nous pour demain ?

Pas une langue figée derrière ses règles et ses institutions. L’OIF lui-même le reconnaît : le français de 2026 est pluricentrique, métissé, en mouvement permanent. De l’Abidjan du nouchi au Kinshasa du lingala-français, en passant par le camfranglais de Douala, les jeunes réinventent la langue chaque jour. C’est précisément ce qui la rend vivante – et compétitive.

Mais elle doit également se projeter dans l’avenir. Investir le numérique, alimenter les intelligences artificielles en corpus francophones riches et représentatifs, renforcer la présence du français dans la recherche et l’innovation : ce ne sont pas des options agréables, ce sont des conditions de survie. L’OIF l’a identifié comme priorité dans son cadre stratégique 2023-2030. Encore faut-il que les États membres passent des déclarations aux budgets.

Et elle doit être portée, enfin, par une vision politique digne de ce nom. Non pas une vision tournée vers un passé glorieux qu’on ressasse, mais une vision tournée vers ce que cette langue peut construire — à Abidjan, à Kinshasa, à Dakar, à Montréal. Le français n’appartient plus à un pays. Il appartient à ceux qui le parlent, le transforment, le font vivre au quotidien. Comme le formule sobrement le rapport de l’OIF : « Le français appartient à toutes celles et tous ceux qui le parlent. »

Entre promesse et responsabilité

Le français en 2026 est à un tournant. Ses chiffres sont encourageants. Ses promesses sont réelles. Mais rien n’est garanti.

Selon les projections de l’OIF, tout dépend des scénarios. Si les investissements éducatifs en Afrique subsaharienne se redressent sérieusement, les francophones pourraient atteindre 720 millions en 2070. Sans cet effort, la croissance restera mécanique, démographique – et fragile. Une langue ne survit pas par sa seule beauté. Elle survit par les décisions qu’on prend pour elle.

La francophonie n’est pas un héritage à conserver sous verre. C’est une construction à poursuivre – avec méthode, avec moyens, avec volonté.

Et si on commençait par le dire clairement ?…