
ENTRE TRADITION ET INNOVATION : Rencontre avec Guillaume Argand, Président et CEO du Groupe Valade.
Figure emblématique du paysage agroalimentaire français, Léonce Blanc, désormais marque premium de l’entreprise Valade, incarne depuis près d’un siècle et demi un savoir-faire fruitier profondément enraciné en Corrèze. À l’heure où la souveraineté alimentaire, la réindustrialisation des territoires et la transmission des patrimoines productifs s’imposent dans le débat public, son Président, Guillaume Argand, défend un modèle exigeant, entre tradition et innovation. Il revendique aujourd’hui un savoir-faire d’exception et une ambition claire : s’imposer comme la référence de la confiture française. Entretien sans détour…

Que représente l’héritage de votre Maison dans l’identité et les choix stratégiques du Groupe aujourd’hui ?
Cet héritage industriel, longtemps sous-estimé, constitue aujourd’hui notre colonne vertébrale. Derrière ces 140 ans, il y a des générations d’hommes et de femmes qui ont acquis un savoir-faire unique autour du fruit. De l’approvisionnement à la conception des recettes, tout s’est transmis, affiné, ajusté, perfectionné. Mais au-delà de cette somme de connaissances dont nous avons héritée, nous avons aussi une responsabilité : continuer à améliorer en permanence ce savoir-faire. C’est cette logique qui nous guide. Mais ce qui est frappant, c’est que cette richesse est longtemps restée sous-exploitée. Nous faisions en effet des produits exceptionnels sans jamais le revendiquer…
Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de mettre en lumière il y a maintenant 4 ans la Collection Léonce Blanc ?
Exactement ! On a fait de la marque Léonce Blanc l’emblème, l’étendard de notre savoir-faire. C’est un véritable manifeste : nous avons réalisé la synthèse de ce que nous savions faire de mieux – les meilleurs fruits, les meilleurs assemblages, les meilleurs cuiseurs – et, avec l’appui de notre département R&D, nous l’avons inscrite dans une seule gamme. Désormais, Léonce Blanc est notre vitrine, notre signature, notre ambassadeur. C’est un positionnement premium pleinement assumé et sans compromis.
Quels produits incarnent le mieux cette exigence que vous décrivez ?
3 produits en particulier incarnent le mieux cette exigence que l’on retrouve d’ailleurs dans l’accroche de Léonce Blanc : « les fruits du savoir-faire »…
La fraise, d’abord. C’est le juge de paix, car avec l’abricot, c’est le fruit le plus consommé en France et à l’export, mais c’est aussi et surtout le plus difficile à maîtriser. Etant très sensible à la cuisson, il peut en effet très vite caraméliser, perdre son goût et sa couleur. La fraise est donc le challenge quotidien d’un confiturier parce que numéro 1 dans le coeur des Français et parce qu’elle est très complexe à travailler. On teste en permanence notre confiture pour nous assurer qu’elle reste la meilleure du marché. Son goût unique, sa texture parfaite et sa couleur singulière sont, sans aucun doute, les révélateurs de l’exigence d’un savoir-faire exceptionnel.
La crème de marrons, ensuite, pour une autre raison, car elle est fabriquée avec une machine étonnante conçue par Jean, l’un des descendants de Léonce Blanc. Il l’a imaginée en sortant des Arts et Métiers et nous l’utilisons encore aujourd’hui ! Cela signifie que personne ne peut reproduire exactement ce que nous faisons.
La mangue, enfin pour son côté exotique et dont la consommation se développe de plus en plus. Elle représente notre capacité à sortir du cadre, à nous renouveler et à innover sans pour autant renier nos racines, celles de deux familles, les Blanc et les Valade, dont la créativité était sans limite.
« Audace et exigence » étaient les maîtres-mots du fondateur… Sont-ils toujours d’actualité selon vous ?
Plus que jamais ! L’audace, c’est ce qui nous a permis d’exister et de nous développer, d’aller vers de nouveaux marchés, de prendre des risques. Et l’exigence, c’est non négociable. Une qualité constante, ce n’est pas un coup de chance. C’est une maîtrise absolue, répétée chaque jour.
Dans un secteur agroalimentaire marqué par la concentration et la standardisation, quelle est, selon vous, la singularité de Léonce Blanc par rapport aux autres acteurs du marché ?
J’ai toujours du mal à parler des autres, car forcément tout le monde dit qu’il fait des produits excellents et je ne suis pas de ceux qui expliquent que les autres font moins bien que nous. En revanche, je dirais qu’en ce qui nous concerne, nous avons fait le choix de créer une marque qui vise l’excellence – absolue – et nous avons décidé de le prouver à travers les ingrédients, les assemblages, les recettes, mais aussi l’expérience globale. Nous avons d’ailleurs mis en oeuvre un travail très élaboré sur le packaging. On est allé chercher un contenant plus fin. Quant à l’étiquette, elle est en argent à chaud et noir mat, avec un vernis sélectif, inspiré de l’univers cosmétique. L’objectif étant, vous l’aurez compris, qu’il n’y ait aucune comparaison, ni sur l’emballage, ni sur la recette. Rien n’est laissé au hasard.
Chaque détail compte.
Quel est votre principal défi aujourd’hui, notamment face aux logiques de volume et de prix ?
Le dérèglement climatique, sans aucun doute ! C’est un bouleversement majeur, car n’oubliez pas que nous travaillons une matière vivante. Nous transformons des centaines de fruits différents. Or, les récoltes sont de plus en plus imprévisibles, même chez nos partenaires historiques qui, d’une année sur l’autre font face à l’incertitude. Il est donc très difficile de prévoir ce que nous allons produire. Mais c’est précisément le coeur de notre savoir faire : être à même d’offrir ce qu’il y a de mieux, avec une matière qui change tout le temps ou comment trouver ce qu’il nous faut, au moment où il le faut, avec la qualité qu’il nous faut. La stratégie consiste dès lors à sécuriser nos approvisionnements partout où c’est possible et a minima dans 2 bassins différents, soit dans l’hémisphère sud, les saisons étant décalées, soit à l’ouest ou à l’est de l’Europe, en Pologne par exemple ou en Serbie pour la framboise. C’est une transformation profonde de notre métier.

Cela suscite parfois des tensions avec les producteurs locaux… On se souvient en 2023 d’une violente manifestation de pomiculteurs à Lubersac, qui vous accusaient de vous fournir à l’étranger, indiquant que 10 000 tonnes de pommes pourrissaient sur leurs arbres…
Si la manifestation n’était certes pas agréable, elle n’était pas violente pour autant. Nous conservons de très bonnes relations avec les pomiculteurs. C’est un vrai sujet et je les comprends parfaitement. Mais la réalité est simple : la France produit malheureusement de moins en moins de fruits. Or, nous devons fournir toute l’année. On achète pas moins de 25 variétés différentes de pommes et je peux avoir besoin à un instant T d’une variété que le producteur local n’aura pas. Donc oui, nous allons aussi en Espagne ou vers l’est de l’Europe. S’approvisionner hors de l’Hexagone n’est pas un arbitrage idéologique… C’est une nécessité industrielle, pas un choix !
Quelle est votre stratégie environnementale ?
Notre stratégie RSE, très opérationnelle, conjugue des engagements concrets : réduction de la consommation de l’énergie, de l’eau et plus largement de notre empreinte environnementale, optimisation du bilan carbone Scope 3, approches spécifiques dans le choix des fournisseurs… Nous avons donc mis en oeuvre des actions significatives en matière de gestion durable des ressources naturelles et d’alimentation responsable, contribuant ainsi à appuyer une démarche plus respectueuse de l’environnement dans notre secteur. Des initiatives qui, sans aucun doute, offrent des perspectives d’évolution vers des actions plus diversifiées, mais qui participent en outre à la construction d’une véritable culture de la responsabilité. Mais je dirais surtout que nous avons un atout majeur : nos produits ! La compote, par exemple, on a tendance à l’oublier, est extrêmement vertueuse : elle valorise des fruits mal calibrés, écartés du marché et limite le gaspillage. C’est aussi un produit sain, sans sucres ajoutés et qui se conserve longtemps.
Que change votre arrivée à la tête du Groupe en 2019 ?
Un changement de regard… J’ai découvert en arrivant une entreprise qui faisait des produits exceptionnels… sans le dire. Elle n’en n’avait sans doute pas vraiment conscience. Je vous donne un simple exemple : je me suis aperçu, au hasard d’un panel réalisé par un magazine, que la meilleure confiture de France était la confiture Franprix et… c’était la nôtre ! Une de nos recettes a donc été élue meilleure de France sous marque distributeur. Il faut dire que les distributeurs demandaient en général aux confituriers de copier le leader. Pour Franprix, nous n’avions donc copié personne et nous étions élus ! C’est donc là, en 2019, que j’ai pris une décision simple : arrêter de copier et affirmer haut et fort notre identité. Il fallait proposer notre propre marque avec nos propres recettes…
Quel rôle joue le département R&D dans ce cadre là ?
Un rôle clé ! Je m’inscris dans la lignée des fondateurs, qui croyaient en l’innovation et en la créativité. C’est pourquoi nous travaillons tout à la fois en recherche fondamentale sur la transformation du fruit, mais aussi sur les tendances de consommation : aller vers moins de sucre, découvrir de nouvelles saveurs, jouer sur le sucré-salé, à l’instar de notre nouvelle gamme, « Brunch », 3 recettes de tartinables, poivron, tomate ou encore butternut qui répondent aux goûts très actuels des clients.
Nous nous devons de rester en mouvement, sans jamais perdre notre ADN, innover sans trahir le produit. L’équipe R&D, qui a toute liberté pour tout tenter, garde d’ailleurs à l’esprit cette phrase d’Einstein qui disait : « La logique mène du point A au point B. L’imagination vous amène partout ». Dès lors, vous l’aurez compris, cela fait 140 ans que nous faisons ce métier avec passion et exigence, mais nous étions invisibles. Si nos produits étaient omniprésents, notre nom en revanche n’apparaissait nulle part. Or, aujourd’hui, nous voulons que les consommateurs nous reconnaissent. Notre ambition est désormais assumée.
La confiture et les produits fruitiers évoquent une tradition populaire et familiale… En quoi, selon vous, incarnez-vous le savoir-faire français ?
Parce que nous sommes partout, dans les confitures, les compotes, les desserts ! Chaque Français, du nourrisson à la personne âgée, consomme nos produits sans même le savoir et à tout moment de la journée. Nous sommes ancrés en Corrèze, nous fabriquons des produits sains, délicieux, accessibles, exigeants et nous faisons partie de la vie quotidienne de notre pays. Quelle meilleure définition pourrait-on donner du savoir-faire gastronomique français ?
Vous venez de remporter la Palme d’Or du Comité de France… Pourquoi avez-vous été lauréat selon vous ?
Parce que cela fait 140 ans que l’on aurait dû la remporter ! Notre entreprise a été trop discrète et communiquait peu. Nous avions le savoir-faire, sans pour autant le faire savoir. Aujourd’hui, nous veillons à préserver notre héritage tout en répondant aux exigences contemporaines d’innovation, de performance et de compétitivité. L’entreprise cultive l’excellence du goût en Corrèze depuis plus d’un siècle. Ancré dans son territoire, il est reconnu bien au-delà de nos frontières. Et à travers Léonce Blanc, c’est moins une nostalgie que revendique Valade qu’une certaine idée de l’industrie française : enracinée, responsable et tournée vers l’avenir, une ambition que cette Palme d’Or vient aujourd’hui mettre en lumière et qui rappelle, ainsi que le soulignait Aristote, que « l’excellence n’est jamais un hasard ».
Propos recueillis par
Pauline Wirth du Verger
