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Et personne ne va le voir ce moment où nous allons fermer les yeux
Le ton est donné. Et pourtant, ce spectacle n’est pas lugubre. Tout d’abord, parce que la poésie y est très présente et surtout parce que ce qui intéresse Jon Fosse, c’est moins le royaume des morts que l’Invisible, le surnaturel, les forces issues de l’Univers qui dépassent l’entendement des hommes, leur langage et gouvernent le monde.

La première pièce est interprétée par Didier Sandre, qui accueille le spectateur de sa voix grave. A quoi tient la réussite d’une représentation théâtrale si ce n’est à ces petits anges qui mettent en relation acteurs et spectateurs, leur font découvrir l’Invisible et les émeuvent ? Une réflexion séduisante sur l’art de l’éphémère portée avec justesse par l’acteur.

La construction / déconstruction d’une relation amoureuse est le sujet de la deuxième pièce, la plus longue de ce spectacle. Le commencement d’une relation amoureuse nécessite, pour chacun des deux acteurs, l’arrêt de relations préexistantes et est synonyme du délaissement d’une compagne ou d’un compagnon. La violence affective subie par les délaissé(e)s, l’incapacité des mots à en rendre compte côtoient la fragilité de la nouvelle relation en cours d’élaboration. C’est l’occasion pour le metteur en scène d’introduire une danse frénétique  sur une bande-son soutenue qui rompt avec l’aspect silencieux du spectacle et où Sefa Yeboah exprime tout son mal-être.

Liberté et solitude sont le thème d’une troisième pièce où l’on voit une femme qui, cherchant à s’affranchir de liens jugés pesants, a quitté compagnon et enfants et revient vers celui-ci, après avoir fait l’expérience de la solitude. L’espoir puis un désarroi indicible sont au coeur de cette pièce.

Didier Sandre et Anna Cervinka interprètent l’avant-dernière pièce, où un homme, accompagné d’une femme, en randonnée en montagne, est progressivement attiré par une lumière qu’il est le seul à voir et qui ne va pas tarder à l’absorber et à le retrancher du monde des vivants : un passage progressif et somme toute attendu, si ce n’est souhaité, vers le royaume des ombres, alors que l’incompréhension est totale pour sa compagne.

La dernière pièce, très courte, est un poème adressé aux morts et aux vivants. La scène est, à l’instar de l’écriture de Jon Fosse, dépouillée, sans aucun artifice, où seul l’essentiel est conservé : une pente douce (qui nous emmène au royaume de l’Invisible ?) en partie cachée par un voile semi-transparent qui laisse deviner les acteurs qui s’approchent ou s’éloignent. La Terre est présente par le biais d’un sable qui recouvre le sol et que Didier Sandre foule de ses pieds nus. Des tenues vestimentaires dont on retient surtout la discrétion et la couleur gris foncé. Un éclairage souvent latéral qui découpe les profils et délimite des zones d’ombre et de lumière.

Le spectateur, intrigué ou curieux, pourra consulter d’autres oeuvres théâtrales de Jon Fosse (« Quelqu’un va venir », « Le Fils », ou d’autres). Il sera surpris en tout premier lieu, par la blancheur de la page : les mots sont tellement comptés, les phrases tellement courtes, que la partie droite de la page est souvent laissée vierge. Ensuite, la banalité et le manque de sens des termes choisis : à proprement parler, ils n’expriment rien. Et, en contrepoint de ce rien, la grande violence affective dans laquelle se trouvent plongés les protagonistes. Les mots paraissent aussi insignifiants que des petits bateaux en papier sur un océan en furie. C’est bien sûr là que réside la puissance de cette oeuvre. Mais on comprend immédiatement la difficulté de la représentation théâtrale : il faut dire le rien, tout en rendant évidente la puissance dramatique des situations mises en scène. 

Une pièce de théâtre, c’est avant tout un texte, diront certains. Sans doute, mais concernant Jon Fosse, c’est avant tout le silence. L’objet de la représentation n’est plus alors de porter le texte devant les spectateurs, mais d’exprimer sentiments et pensées, l’invisible, par un jeu non verbal : regards, expressions, gestes. Le pari est beaucoup plus difficile. La troupe du studio-théâtre y parvient, les anges sont au rendez-vous, ainsi que l’émotion, qui éclaire le texte de nombreuses étincelles.

Informations :
4 Pièces courtes de Jon Fosse,
Prix Nobel de littérature 2023.
Mise en scène de Gabriel Dufay.

Avec Didier Sandre, Anna Cervinka, Clément Bresson, Sefa Yeboah, Morgane Real.
Studio-théâtre de la Comédie Française
Jusqu’au 2 novembre 2025
https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/etincelles-pieces-courtes