
Rencontre avec
Caroline Mahé-Léa,
Présidente de l’Association Thalasso Bretagne,
Présidente de l’Etablissement de Thalasso Concarneau
« L’authentique thalassothérapie de Bretagne contribue au rayonnement et à la vitalité du territoire»
Présidente de l’Association « Thalasso Bretagne » et Directrice du Resort & Spa de Concarneau, Caroline Mahé-Léa œuvre à la croissance d’une filière emblématique du savoir-faire breton. L’association, qui fédère 14 établissements autour d’objectifs communs, défend les intérêts du secteur. Et à l’heure où les politiques européennes et nationales inscrivent la santé préventive en tête de leurs priorités, elle plaide pour une reconnaissance accrue de la thalassothérapie comme activité de service au coeur de l’économie du bien-être et du rayonnement territorial. Entre attractivité touristique, innovation environnementale et enjeux de « santé globale », la thalassothérapie bretonne s’impose en effet comme un modèle de réussite. Caroline Mahé-Léa détaille les orientations et les ambitions de ce domaine d’excellence…
Quelles sont les missions de l’Association « Thalasso Bretagne » et comment s’inscrit-elle aujourd’hui dans le paysage du tourisme de santé et du bien-être en France ?
Cette association, qui existe depuis 1995, revêt un sens très important à mes yeux… Elle a été créée à l’initiative des Directeurs d’Offices de Tourisme, en collaboration avec les centres de Thalasso et a pour vocation de communiquer sur « l’authentique thalassothérapie de Bretagne ». Notre objectif est de fédérer les différents établissements, de mener des actions communes à travers une approche pédagogique et de faire ressortir le territoire comme étant celui qui a vu naître la version moderne de la thalassothérapie avec, notamment, l’ouverture de Roscoff il y a maintenant plus d’une centaine d’années. Un territoire qui a vu également l’essor de pôles majeurs, comme ceux de Louison Bobet, avec Quiberon et le Miramar ou encore celui de Saint-Malo, site emblématique breton par excellence ! Notre région s’est donc fédérée autour de ces grands acteurs et j’irai même jusqu’à dire qu’un secteur qui se conjugue sous cette forme, avec cette puissance et cette durée est une exception bretonne ! Nous sommes donc pleinement ancrés sur notre circonscription et c’est précisément ce qui constitue notre force, car n’oublions pas que la destination en tant que telle est absolument décisive dans le choix d’une cure et s’inscrit comme une marque à part entière, une marque estampillée «Thalasso Bretagne ». Nous avons d’ailleurs travaillé il y a quelques années avec les personnalités politiques de nos villes, à l’instar de Philippe Paul qui, à l’époque, était Sénateur Maire de Douarnenez et qui a véritablement oeuvré à nos côtés pour nous aider à gagner en visibilité. A titre d’exemple, nous avons mené des opérations conjointes avec nos Mairies pour apparaître comme « Station Thalasso Bretagne » et bénéficier de panneaux spécifiques aux entrées de villes, à l’instar du fameux slogan « Ville fleurie ». Dès lors, vous l’aurez compris, nous avons donc réussi à définir un Label pour nos 14 établissements référencés au sein de l’association.
Quels sont, selon vous, les grands défis auxquels les thalassos bretonnes doivent faire face aujourd’hui ?
Il faut bien avoir en tête que nous sommes tous indépendants au sein de cette association, c’est-à-dire que les entités, les stratégies, les budgets et les actions commerciales, marketing ou RSE sont propres à chacun d’entre nous, mais si la structure n’impose aucune réglementation particulière, notre vocation en revanche est la même : c’est une mission de communication. Nous nous réunissons 4 à 5 fois par an sur divers événements pour avancer ensemble, structurer le secteur, mettre en lumière notre destination et évoquer les challenges en cours, liés notamment à la consommation énergétique, ainsi que celle de l’eau. Il n’est pas envisageable en effet d’abaisser la température d’une piscine, ne serait-ce que d’un demi degré, sans quoi elle deviendrait pour le moins inconfortable. Dans cet esprit et pour répondre à votre question, la pression écologique a, dès lors, toujours été très forte sur nos établissements, avec une progression des coûts associés absolument dantesques. N’oublions pas que l’eau de mer et les algues constituent la matière première de nos activités. Cela signifie que notre conscience environnementale s’inscrit au coeur de tous nos projets. Imaginez une eau polluée… ce serait catastrophique ! Sensibilisés en permanence à ces problématiques, nos établissements font bien sûr l’objet de contrôles drastiques et réguliers par l’ARS concernant non seulement la qualité de notre eau, mais aussi les différents rejets. Rappelons également que nous sommes tous soumis au droit de pompage. Régis par l’État, ils sont désormais accordés pour une durée de 5 ans. Tous ces éléments sont vraiment déterminants pour nous ! Cela dit, les enjeux les plus significatifs actuellement sont liés à la mutation des attentes de nos clients. En effet, on ne consomme plus une thalasso aujourd’hui comme il y a 15 ou 20 ans.

C’est-à-dire ?…
Il y a 20 ans, notre clientèle venait faire une cure plusieurs fois par an, sur un minimum de deux semaines à chaque fois, en général une au printemps et l’autre à l’automne. Il y avait une forme de saisonnalité, sans doute parce que les changements de temporalité sont des périodes idéales pour recharger l’organisme et booster son immunité. Il y avait donc une récurrence et une régularité des réservations pour des cures a fortiori à temps complet et avec des individus qui, dès leur check-out, réservaient déjà leur prochaine venue.
Or, aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Si la clientèle reste fidèle, elle est, disons, plus volatile et ne vient désormais qu’une fois par an ou tous les 2 ou 3 ans. Pour ceux qui veulent effectuer une cure chaque année, certains préfèrent dans ce cas changer régulièrement d’établissement. C’est d’ailleurs assez significatif de l’époque que nous vivons, celle du zapping et de l’immédiateté. Enfin, on note également un raccourcissement de la durée des séjours. Actuellement, les booking de 15 jours restent de l’ordre de l’ultra-exceptionnel ! Idem pour les pensions complètes, sauf pour ceux qui s’inscrivent dans le cadre de cures minceurs.
Je dois vous avouer en outre que nous avons été très secoués par la crise du Covid. Nous sommes en effet restés fermés pendant plus de dix mois sur l’année ! Ce fut d’une violence inouïe d’autant plus que nous n’avions aucune visibilité. Toutefois, dès notre réouverture et dans les 2 années qui ont suivi, nous avons eu la surprise d’être submergés de réservations avec des taux d’occupation de 95 à 100%.
Par ailleurs, les attentes des clients ont, elles aussi, changé. Nous avons dû nous adapter aux nouveaux maux de notre société, en incluant une dimension beaucoup plus émotionnelle, liée davantage au domaine de la « prévention santé ».
Enfin, l’autre grand défi à relever est, sans aucun doute, celui du recrutement. Un problème qui n’est pas lié à notre secteur en particulier, mais au monde du travail en général. Je ne demande qu’à recruter des CDI, mais je suis face à un mur, car les postulants, voulant garder leur liberté, préfèrent ne pas s’engager. La liberté de pouvoir s’arrêter quand ils veulent et de partir deux mois en vacances s’ils le désirent. Les jeunes générations qui arrivent sur le marché ou ceux a contrario qui ont été abîmés par leur vie professionnelle ne veulent plus subir, mais choisir. La relation au travail n’est plus la même que celle d’il y a 10 ou 15 ans. Les mentalités ont changé. Nous sommes ouverts 364 jours par an, le 25 décembre étant la seule période de fermeture. Cela implique de trouver des profils qui veulent s’investir lors des dates fériées, les week-ends ou pendant les vacances scolaires, là où la demande est la plus forte. Inutile de vous préciser que c’est vraiment extrêmement compliqué !
Comment votre association parvient-elle à dialoguer avec les Pouvoirs publics, tant au niveau national qu’européen ? Et quels leviers politiques ou réglementaires seraient utiles pour mieux soutenir votre filière ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, parce que « Thalasso Bretagne » n’a pas vocation à faire du lobbying ou à porter des positions politiques, notamment au niveau européen. En revanche, « France Thalasso », dont je fais d’ailleurs partie, est davantage l’organe de référence en la matière. Il faut dire cependant que le secteur de la thalasso n’a pas le poids du thermalisme, également très réglementé, mais qui, lui, est relié directement à la santé. Bénéficiant de prises en charge de la Sécurité sociale, il est en effet beaucoup plus politique.
Mais les prises en charge par la Sécurité sociale sont justement en train d’être remises en cause…
Oui, mais leur lobbying n’en reste pas moins puissant. Cela dit, si nous sommes une poussière d’étoile à côté d’eux, nous parvenons malgré tout à porter haut et fort notre voix !
Etes-vous suffisamment soutenus ?
Notre association, autofinancée, n’est animée et organisée qu’avec les professionnels du secteur. Nous ne bénéficions d’aucun appui et quand bien même, les aides sont réduites à peau de chagrin. Le CRT, devenu Tourisme Bretagne, nous appuyait à l’époque, mais il a subi comme tout un chacun des coupures de subventions. La Région de son côté, à défaut de nous soutenir financièrement, nous accompagne malgré tout et je siège pour ma part en parallèle au Conseil d’administration de Tourisme Bretagne pour faire entendre les enjeux qui sont les nôtres. Par ailleurs, quand nos stratégies marketing et communication nous le permettent, nous veillons également à nourrir des collaborations, en particulier avec la presse. Tout cela a du sens, car une thalasso peut transformer une destination. Regardez Concarneau qui a ouvert ses portes il y a 10 ans ! Il y a eu un avant et un après… Les acteurs économiques, les directeurs de banques, les commerçants, les responsables du monde du tourisme ou du secteur hôtelier, tous s’accordent pour dire que notre activité crée une vraie dynamique de Région. Nous avons la chance d’être très regardés par la presse féminine, santé, beauté et qui, à chaque marronniers, en début d’année, nous met en avant à travers d’importants Focus, mixés parfois avec le thermalisme et le fameux Salon des Thermalies. Un salon qui, s’il n’a plus l’envergure d’autrefois, reste cependant un moment clé pour des prises de parole décisives et des rencontres commerciales avec nos clients. Notre visibilité donne un coup de projecteur sur nos destinations.

Mais avez-vous aujourd’hui le sentiment d’être reconnu en tant qu’acteur de la prévention et de la santé publique, au même titre que le secteur du thermalisme ?
Même si nous avons un mode de fonctionnement différent du thermalisme, nous avons aujourd’hui le sentiment d’être pleinement établis en tant qu’acteur de la prévention et de la santé publique. Nous ne soignons pas à proprement parler, sans quoi nous bénéficierions d’une prise en charge de la Sécurité sociale. Toutefois, cela ne nous empêche pas d’avoir des médecins à demeure qui viennent prodiguer des conseils en matière d’adaptation de soins ou de programmes santé parfois très spécifiques. Toutes les études menées ont démontré les bénéfices de la thalassothérapie. En d’autres termes, nous intervenons en amont, dans le domaine de la prévention santé. Chacun sait combien l’eau de mer et les algues permettent de reminéraliser l’organisme, de le rendre plus fort et de booster l’immunité. C’est véritablement notre point d’ancrage. Cette immunité, elle se vit et se ressent. C’est la raison pour laquelle les clients reviennent. Ils se rendent compte que s’ils ne réservent pas une année, il leur manque quelque chose d’essentiel et qu’il est beaucoup plus difficile dans ce cas d’affronter l’hiver. Cela dit, notre clientèle est un peu différente de celle du thermalisme dans la mesure où nous nous adressons à des individus qui ont décidé de prendre leur santé en main avant même de souffrir d’une pathologie éventuelle.
Comment cela se traduit-il ?…
Nous proposons des programmes très classiques, que vous retrouvez dans tout type d’établissement, liés à la remise en forme et conjuguant essentiellement des soins à base d’eau et d’algues. C’est ce qu’on appelle la « cure historique ». Il s’agit de soins courts, mais qui rechargent vos batteries en termes d’oligo-éléments, de sels minéraux, de vitamines. Le bénéfice sur la santé physique est immédiat.
Les autres programmes que nous avons mis en place concernent les cures post-cancers ou bien les cures de sommeil, par exemple, avec un objectif de reminéralisation et de réduction du stress. Ce type de cures contribuent énormément à améliorer les choses… Je reste émerveillée par cette similitude entre l’eau de mer et le plasma sanguin, qui confirme tout l’intérêt de la thalassothérapie : ce principe d’osmose et de bio affinité est pour le moins fascinant !
Enfin, nous avons créé d’autres types de soins, plus modernes, très actuels, à vertu ou non thérapeutique, mais qui se traduisent par une dimension plus globale et plus émotionnelle dans la prise en charge avec, cette fois, une approche sur mesure. Nous faisons en effet intervenir pléthores de spécialistes à même de répondre à tous types de demandes : des ostéopathes, des nutritionnistes, des naturopathes, des réflexologues plantaires, des esthéticiennes, mais aussi des professionnels des soins ayurvédiques ou de la médecine chinoise. Ce programme se déploie donc dans une architecture de spécialités complémentaires.
Quelle est la singularité du Resort & Spa « Thalasso Concarneau », l’établissement que vous dirigez, situé à la pointe sud du Finistère ?
C’est un lieu intimiste et chaleureux… Il s’agit en effet d’une petite thalasso très conviviale, avec seulement 21 cabines, là où certains établissements en ont entre 60 et 80. Ayant ouvert ses portes il y a un peu plus de 10 ans, le 6 juillet 2015, elle a su, au fil du temps, trouver sa place et son identité. Cette Maison, née des richesses de l’Océan et des Terres de Cornouaille, mêle les algues et les bienfaits des trésors marins, cette eau de mer pompée, fraîchement réutilisée, sans adjonction et qui permet, à une certaine température, de pénétrer la barrière cutanée et de reminéraliser l’organisme. Nous avons beaucoup travaillé sur le schéma et la remise en route du circuit énergétique à travers des soins spécifiques. Rappelons à ce titre que dans l’inconscient collectif, la Bretagne et la Cornouaille incarnent la terre de l’énergie par excellence ! Dès lors, vous l’aurez compris nous avons souhaité inscrire la Bretagne au cœur de l’histoire et de l’ADN de notre Resort, car une thalassothérapie se construit avec son territoire. Elle se construit aussi avec les équipes, au complet, pour bâtir un projet. Mon rôle est donc celui d’un chef d’orchestre. Je donne le tempo…
Pour ma part, j’ai découvert l’univers de la thalassothérapie il y a 17 ans maintenant. Je me suis laissée gagner par ce produit singulier. J’y crois avec ferveur et c’est la raison pour laquelle je tiens particulièrement à cette association «
Thalasso Bretagne », qui se bat pour un même but, une destination commune. Je crois au bienfait de ce que nous proposons, mais je n’y crois pas simplement parce que cela me fait plaisir, mais parce que je le vois, je le ressens avec les clients. Le monde dans lequel on vit aujourd’hui, les pertes de repères, la fatigue, la désespérance méritent une réponse. Nous essayons, à notre mesure, de contribuer à apaiser les souffrances du corps et de l’esprit. Apprendre le lâcher prise. Donner des armes pour affronter le quotidien…

Est-ce une approche de « santé globale » ?…
Tout à fait ! Si nous conservons les spécificités propres aux cures minceurs, nous conjuguons désormais des programmes inédits, des projets spécifiques en prévention, en suivi de burn-out ou axés sur le bien être au sens large. De plus, les attentes de nos clients changent très vite. Nous nous devons donc tout à la fois d’être réactifs et de répondre à l’air du temps.
Quel message souhaiteriez-vous adresser à la classe politique française par le biais du Journal du Parlement ?
J’aimerais leur demander de rendre le système du travail plus souple et moins complexe. La législation en la matière est beaucoup trop archaïque ! Ainsi que je l’évoquais, j’ai le plus grand mal à recruter des CDI, mais en parallèle il m’est interdit de renouveler plusieurs CDD une fois le quota atteint, sans oublier le fait que, considéré comme un emploi précaire, ce type de contrat est lourdement taxé. Et si j’embauche des free-lances, on peut alors facilement m’accuser de travail dissimulé ! Quelle option reste-t-il ? J’aimerais également leur dire qu’il est inacceptable de ne pas bénéficier d’une TVA à 10% comme c’est le cas pour le secteur de l’hôtellerie-restauration, alors même que nous sommes, nous aussi, une activité de service ! Je vous laisse imaginer la réalité de notre métier : la masse salariale dans les centres de thalasso représente, selon les sites, entre 40 et 50% du chiffre d’affaires. Vous ajoutez au moins 10% de coûts pour l’énergie, 6% pour le linge, sans oublier toute la partie technique qui pèse énormément sur le résultat final. Non seulement l’activité est très dure à rentabiliser, mais surtout, les couches règlementaires successives nous écrasent, littéralement. C’est usant ! J’aimerais en effet que nous soyons davantage entendus sur toutes ces questions…
Propos recueillis par
Pauline Wirth du Verger