par Philippe Raimbourg

Docteur d’État en Sciences de Gestion,
Professeur émérite en Ingénierie financière et fiscale,

ancien Président de l’Institut de Haute Finance,
Doyen et fondateur du Magistère de Finance à la Sorbonne

Le secteur de l’IA et plus généralement de la « tech » nord-américaine connaît depuis plusieurs mois une envolée impressionnante de ses valorisations boursières, au point que certains, de plus en plus nombreux, évoquent une bulle qui devrait tôt ou tard éclater. Ce scénario aurait des conséquences non seulement boursières aux Etats-Unis et en Europe, mais aussi sur l’ensemble du secteur des entreprises technologiques, voire sur l’économie dans son ensemble. Le secteur technologique nord-américain en sortirait fragilisé ce qui pourrait le mettre à mal dans sa rivalité avec ses concurrents chinois.

Plusieurs éléments plaident en faveur de l’existence d’une bulle.
Tout d’abord bien sûr, la forte valorisation des actions. En cette fin 2025, le rapport cours/bénéfices ressort à environ 27 pour les entreprises de la « tech » contre environ 20 pour les autres entreprises nord-américaines. On retrouverait ainsi les valorisations excessives des entreprises du secteur de l’internet du début des années 2000 qui devaient conduire à un éclatement de bulle en mars 2001 se traduisant, dans certains cas, par une division par 10 de la valeur des cours de bourse.

Ensuite, sur la période récente, un effort d’investissement se chiffrant en centaines de milliards de dollars dans les infrastructures (data centers) nécessités par l’IA. On recense ainsi près de 80 milliards de dollars d’investissement en 2024 pour Microsoft, et environ 60 pour Alphabet (maison-mère de Google). L’IA n’ayant pas encore trouvé sa place dans le tissu économique, ces investissements peuvent apparaître prématurés, voire déraisonnables.
Notons aussi une certaine circularité des dépenses des entreprises du secteur (Nvidia a par exemple, investi dans OpenAI). Ces liens croisés s’expliquent facilement par la complémentarité de ces entreprises, les unes travaillant en amont sur du hardware, et les autres sur du software. Néanmoins, un risque de maintien artificiel de l’activité demeure.

Enfin, plus récemment des émissions importantes de dettes ont jeté le doute sur la solidité financière de certains acteurs. Depuis 2021, la part de la trésorerie des cinq plus importantes sociétés de la « tech » nord-américaine (Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Oracle) dans l’ensemble de leurs actifs est passée d’environ 30% à 15%. Cette chute de la solvabilité a amené les entreprises du secteur à financer leurs investissements par de la dette et non plus sur ressources propres : les émissions du secteur avoisinaient 140 milliards de dollars en 2025, soit près de 10% de l’ensemble des émissions investment grade aux Etats-Unis. Les taux de rendement exigés par les investisseurs s’en sont ressentis (les taux des CDS -instrument de couverture- d’Oracle ont augmenté de plus de 1% en cette fin novembre). Or on sait que c’est par le biais de la dette qu’un éventuel éclatement de bulle aurait des conséquences non seulement boursières mais aussi macro-économiques.

Toutefois, ces éléments, qui peuvent paraître inquiétants, ne doivent pas conduire à des conclusions hâtives. Il faut les relativiser avant de s’interroger sur l’avenir de la « tech ».
La comparaison avec la bulle internet de 2001 n’est pas pertinente. Les entreprises du secteur de l’internet ne dégageaient pas de bénéfices, et pour certaines n’enregistraient même aucun revenu. La valorisation était bien souvent un multiple du « click ». Les entreprises dot.com ne créant aucune valeur, les anticipations des investisseurs étaient de nature spéculative. Il n’en va pas de même aujourd’hui avec les entreprises de la « tech ». Les résultats des « magnificent seven » sont excellents en termes de flux de trésorerie et de bénéfices. Les investisseurs, comme toujours, achètent les bénéfices futurs. Peut-être sont-ils trop optimistes, mais il y a peu de sociétés qui arrivent à conjuguer dans le moyen terme des taux de rentabilité élevés et des taux de croissance importants. Rappelons que, lors de la bulle internet du début de ce millénaire, le ratio cours/bénéfices des sociétés de l’internet dépassait la valeur de 50 (soit environ deux fois la valeur constatée aujourd’hui pour la « tech »). Rappelons aussi que de nombreuses entreprises de software nord-américaines ne sont aucunement « magnifiques » et connaissent plutôt des sous-valorisations.
Il y a peut-être un peu trop d’optimisme, mais pas de déraison. Auquel cas, il pourrait y avoir une correction, mais certainement pas un effondrement.

Quant au futur de la « tech », il doit être cherché du côté de la technologie. Concernant le hardware, la vitesse de remplacement d’une génération de puces par une autre détermine assez largement les perspectives du secteur. Si le remplacement est trop rapide, les producteurs n’ont pas le temps d’écouler leur production et de dégager les marges attendues ; s’il est trop lent, le renouvellement de la demande est lui aussi trop lent.
La diffusion de l’IA est la seconde variable importante. S’il est certain que l’IA est une révolution, ses effets ne se font pas encore fait sentir dans le tissu économique et sur la productivité du travail. Pour qu’ils soient perceptibles, il faut que les différents secteurs économiques adoptent l’IA dans leurs processus de production, sans doute avec l’aide de sociétés de conseil spécialisées. La vitesse d’adoption et son ampleur vont déterminer le futur de la « tech ». Il est assez probable que l’on assiste à l’émergence de nouvelles sociétés spécialisées dans l’application de l’IA (l’Europe a peut-être une carte à jouer) et qui pourront devenir des acteurs importants. D’autres acteurs, aujourd’hui présents, pourront décliner s’ils ne développent pas suffisamment rapidement des produits et services alternatifs.
Ce qui est donc très probable c’est que l’on assiste à une reconfiguration du secteur, mais en aucun cas à un effondrement, tout au plus à des corrections de certaines valorisations boursières.

Bref, si les marchés financiers doivent connaître un krach boursier, ce n’est pas par le secteur de la « tech » qu’il arrivera…