Protéger la liberté médicale, c’est protéger la santé publique !

Le projet du gouvernement visant, dans le budget 2026, à encadrer plus sévèrement les dépassements d’honoraires des médecins n’est pas un simple ajustement technique : il s’inscrit dans une logique plus large de recentralisation et de contrôle de la pratique médicale. Sous couvert de justice sociale et de maîtrise budgétaire, on assiste à une lente, mais constante, érosion de la liberté de soigner.

Précision, je ne suis pas moi-même médecin libéral car j’exerce à l’hôpital à temps plein. Mais j’observe, depuis des années, la souffrance et le découragement de mes confrères exerçant en libéral. Beaucoup me confient leur sentiment d’être devenus les boucs émissaires d’un système qu’ils contribuent pourtant à sauver chaque jour, en absorbant une part considérable de la demande de soins que l’hôpital, saturé, ne peut plus assumer.

Un nivellement par le bas déguisé en équité.

Depuis plus de quarante ans, les honoraires médicaux du secteur libéral stagnent. Les tarifs dits « opposables », fixés par l’État, n’ont pratiquement pas évolué depuis les années 1980. En valeur réelle, compte tenu de l’inflation et de la hausse du coût de la vie, les revenus des médecins libéraux se sont effondrés.

Dans ces conditions, les dépassements d’honoraires, pourtant souvent modestes, constituent pour beaucoup la seule manière de maintenir une pratique viable, de financer des locaux, du matériel, ou du personnel qualifié. Pourtant, le discours politique et médiatique s’est peu à peu structuré autour d’un lexique moral accusateur : le dépassement est devenu synonyme d’abus, d’excès, presque de faute morale. Une rhétorique qui, subtilement, fait passer le médecin libéral pour un profiteur, alors même qu’il compense un déséquilibre créé par l’État lui-même. L’illusion dangereuse de la gratuité.

Ce soupçon constant s’appuie sur un autre mythe, profondément ancré dans la culture politique française : celui de la gratuité des soins. Or, il n’existe pas de gratuité réelle en médecine : il n’y a que des coûts différés, absorbés par d’autres. La santé a un prix, et refuser de le reconnaître, c’est condamner la qualité, la motivation et, à terme, la continuité du soin.

Cette illusion du « tout gratuit » est d’autant plus pernicieuse qu’elle arrive à un moment où la demande de soins explose : population vieillissante, maladies chroniques en hausse, patients plus nombreux et mieux informés. Face à cela, la réponse politique consiste, paradoxalement, à resserrer les contraintes, à plafonner les revenus et à encadrer la liberté d’installation.

La tentation autoritaire : l’État qui place et remplace.

Ce glissement vers un modèle étatisé ne s’arrête pas aux seules questions tarifaires. On entend désormais, jusque dans les débats parlementaires, des propositions visant à obliger les médecins à s’installer dans certaines zones, sous peine de sanctions administratives. Ces idées, justifiées au nom d’une « égalité territoriale », rappellent étrangement les pratiques d’un autre âge : celles des régimes autoritaires, voire totalitaires.

Ayant grandi dans la Roumanie communiste, j’ai connu ce système. Les jeunes médecins y étaient affectés d’office, contraints d’exercer là où l’État décidait, sans liberté ni perspective d’évolution. Ce dispositif, présenté comme équitable, a fini par détruire la dynamique médicale du pays : démotivation, départs massifs, effondrement des soins de proximité.

Revoir aujourd’hui, en France, la tentation de reproduire de telles politiques est à la fois inquiétant et révélateur d’une dérive idéologique : celle d’un gauchisme grégaire, qui confond égalité et uniformité.

Protéger la liberté médicale, c’est protéger la santé publique

Plutôt que d’encadrer toujours davantage, il serait plus juste et plus courageux d’assumer que l’exercice libéral fait partie intégrante du service de santé, et qu’il doit être soutenu, non suspecté. Réduire la médecine à un service administratif géré par décret, c’est perdre ce qui en fait la force : la responsabilité, la créativité, l’engagement personnel du praticien.

Je ne plaide pas pour un corporatisme médical, mais pour une lucidité politique. Le rôle de l’État n’est pas de contraindre, mais de garantir les conditions d’un exercice libre, éthique et soutenable.

Les responsables publics devraient méditer cette vérité simple : quand la santé se centralise, la liberté recule et avec elle, la qualité du soin.

Un médecin hospitalier, spécialiste en ORL, qui, malgré le devoir de réserve, se doit de défendre le système de santé de son pays d’adoption.


Dr Eugen C. Ionescu,
Médecin hospitalier temps plein,
CHU de Lyon