Vers un avenir plus vert !
Bastien Le Bouhellec, Directeur Oleo100 – Saipol (filiale d’Avril)

Directeur Oleo100 – Saipol (filiale d’Avril)


Vous venez de prendre la direction de l’activité Oleo100, biocarburant B100, développé par Saipol… Quelles sont vos principales priorités stratégiques et opérationnelles ?
En réalité, je ne suis pas nouveau chez Saipol. En effet, bien que je n’étais pas initialement affecté au segment du B100, j’ai rejoint la maison depuis plus de huit ans, principalement dans le secteur des biocarburants. Désormais à la tête d’Oleo100 depuis le 1er janvier 2025, mes priorités sont triples… Il s’agit tout d’abord de répondre à une demande croissante en énergies renouvelables, en ligne avec les ambitions européennes et françaises. Nous souhaitons en effet proposer une solution de décarbonation immédiate, clé en main, particulièrement adaptée au secteur du transport des véhicules lourds, c’est-à-dire substituable au gazole fossile sans aucune adaptation. Il y a lieu ensuite de renforcer le lien entre le monde agricole et la décarbonation du transport, en valorisant le rôle des agriculteurs dans la transition énergétique. Et enfin, le dernier axe, fondamental, consiste à explorer le potentiel de stockage du carbone dans les sols agricoles, un levier encore sous-exploité, mais véritablement porteur d’avenir.
Quels principaux défis ou difficultés devez-vous surmonter pour atteindre ces objectifs ?
Le principal obstacle auquel nous sommes confrontés est lié à l’instabilité du cadre réglementaire, les directives européennes n’offrant une visibilité qu’à l’horizon 2030. Après cette échéance, même si les enjeux de décarbonation n’ont bien sûr, aucune raison de disparaître, tout reste incertain ! Or, ce manque de visibilité à moyen terme freine, de fait, les investissements, aussi bien du côté des distributeurs que des transporteurs, qui s’engagent sur plusieurs années lorsqu’ils adoptent des solutions comme Oleo100.
Avez-vous tout de même le sentiment d’être entendu par les Pouvoirs publics ?
Je le crois, parce que sommes particulièrement actifs dans le dialogue… Nous participons par exemple à la consultation publique de la PPE, la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie. Nous contribuons également aux réflexions menées au sein de structures comme Esterifrance, le syndicat des producteurs de biodiesel. L’objectif étant, vous l’aurez compris, de limiter les risques réglementaires d’une part et, d’autre part, de faire valoir l’intérêt de solutions comme la nôtre.
Certaines réglementations peuvent-elles, a contrario, jouer un rôle de levier ?
Absolument ! Les politiques de décarbonation françaises et européennes, avec les objectifs de réduction des émissions de CO₂ pour 2030 et 2050 ou encore, les nouvelles obligations de reporting CSRD et les ambitions Scope 1, 2, 3 poussent incontestablement les entreprises à s’interroger sur leurs choix énergétiques. Cela crée un effet vertueux dans la chaîne logistique : du transporteur qui s’engage, jusqu’au donneur d’ordre, comme Signify, qui soutient des flottes exclusivement alimentées en Oleo100.
Comment se traduit, dans les faits et dans les chiffres, le rôle d’Oleo100 dans la mobilité décarbonée en France ?
Le B100 est devenu, en seulement cinq ans, la première énergie alternative au gazole. En d’autres termes, Saipol a installé pas moins de 2 000 cuves chez ses clients, alimentant environ 17 000 à 18 000 poids lourds, pour un total de quelques 700 clients. Ce développement rapide n’est-il pas une preuve tangible du véritable potentiel de cette solution ?
Comment se traduisent également les synergies entre les différentes filiales pour accélérer la transition énergétique ?
Avril est une structure fondée il y a une quarantaine d’années par les agriculteurs eux-mêmes qui, aujourd’hui, sont toujours aux commandes et continuent d’orienter la stratégie. C’est précisément cette singularité qui permet une logique de réinvestissement dans la filière oléoprotéagineuse du colza et du tournesol. Savez-vous qu’une graine de colza, par exemple, contient environ 55 % de matière solide riche en protéines pour l’alimentation animale et 45 % d’huile ? Une partie de cette huile est utilisée en débouchés alimentaires, l’autre quant à elle est dédiée à l’énergie, dont… Oleo100 ! Tout est valorisé et ce, sans aucune mise en concurrence avec l’alimentation humaine.
Vous avez d’ailleurs développé OleoZE, cet outil qui permet de valoriser les pratiques agricoles bas carbone… Pouvez-vous nous en dire plus ?
Lancé en 2020, OleoZE est un calculateur qui évalue la réduction des émissions de CO₂ permise par des pratiques agricoles vertueuses, comme le passage du labour au non-labour (restitution des résidus de culture), l’usage d’engrais organiques ou encore l’implantation de plantes compagnes (couverture du sol par des intercultures entre deux cultures principales). L’agriculteur perçoit une prime en échange de ces efforts et nous valorisons cette réduction en aval, dans le secteur du transport. Ce mécanisme s’apprête à devenir pleinement opérant en France grâce à l’évolution réglementaire. Cette solution pour rémunérer le stockage du carbone dans les sols a su convaincre de nombreux agriculteurs et organismes collecteurs dès la première année. Au travers d’OleoZE, Saipol a collecté pas moins de 80 000 tonnes de graines durables la première année pour la vente d’énergies bas carbone, soit l’équivalent de 120 000 tonnes d’émission de CO₂ évitées ! Cette solution concrète contribue à créer de la valeur et à maintenir la sole des oléagineux en France et en particulier du colza comme tête de rotation, tout en participant pleinement à la souveraineté de la France en matière de protéine végétale. C’est une vraie synergie !
Comment garantissez-vous la durabilité et la traçabilité de cette production locale ?
C’est un point essentiel et un sujet clé ! Nous sommes audités et certifiés chaque année pour garantir que chaque litre livré est conforme aux exigences de durabilité. Nous fournissons ensuite à nos clients des attestations précises sur les volumes livrés, leur correspondance avec les réductions de CO₂ obtenues et nous pouvons même leur éditer le détail recueilli, chargeur par chargeur.
Quelle est la place actuelle du B100 dans le mix énergétique français et que visez-vous pour l’avenir ?
Je tiens tout d’abord à rappeler que toutes les énergies ont vocation à coexister. L’important est de les appliquer aux bons cas d’usage. Le B100, pour sa part, s’impose déjà comme l’énergie alternative dominante pour les poids lourds en France. Nous pensons qu’il peut atteindre à l’avenir 10 % du marché. Et il a désormais toute sa place aux côtés d’autres solutions, à l’instar de l’électrification, des carburants liquides ou gazeux, des carburants bas carbone pour le maritime ou encore pour l’aérien qui, lui, a ses propres règlementations. Ce qui est pertinent, c’est d’orienter chaque usage là où il est le plus efficace et surtout de n’écarter aucune solution par principe dès lors qu’elle permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles. La vocation de notre énergie consiste donc à rester sur le secteur du transport fret, c’est-à-dire des véhicules lourds. Dès lors, Oleo100 à la pompe n’est pas d’actualité, même s’il y a une part minime de biocarburants à la pompe, mais celle-ci est incorporée directement dans le diesel.
Mais pourquoi ne pas l’étendre aux véhicules légers ?
Parce que l’électrification est plus adaptée à ce segment ! Nous préférons en effet concentrer notre production – fondée sur une ressource agricole locale et non concurrente avec l’alimentation – sur les usages où elle est en réalité la plus efficace.
Quelle est votre visibilité à l’échelle européenne ?
Actuellement, Oleo100 est franco-français. Cependant, à l’échelle européenne, la question qui se pose est surtout celle de l’homologation de ces types de carburants par Etat membre. Le B100 est autorisé dans un certain nombre de pays, en particulier en France ou en Suède où il est le plus utilisé. La Belgique, de son côté, vient de l’homologuer. Et quelques Etats d’Europe centrale, l’Autriche, la République tchèque et la Hongrie se l’approprient. Mais de manière générale, il y a, pour l’heure, beaucoup d’obstacles à franchir, entre l’homologation du carburant, les aspects douaniers, les différentes procédures d’essais, etc. Cependant, il est indéniable que le biocarburant pur (B100 ou HVO 100) se développe partout en Europe.
Qu’est-ce qui vous a personnellement motivé à vous engager sur le chemin de la transition énergétique ? Y a-t-il un moment clé qui a guidé votre parcours ?
Une succession de rencontres et d’opportunités… J’ai suivi des études d’ingénieur avec une spécialisation en énergie et c’est un cours en particulier sur les marchés du CO₂ qui, je crois, a été un déclic. À dire vrai, le sujet réunissait mon intérêt tout à la fois pour l’agriculture – j’ai des grands-parents agriculteurs – et pour les enjeux énergétiques. Ma voie était alors tracée !
Quels sont les collaborations ou les partenariats les plus emblématiques que vous aimeriez évoquer dans le domaine du transport routier et du fret ferroviaire ? Je pense notamment aux Transports Champagnat, aux Transport Lebrun ou à Europorte…
Le partenariat entre les Transports Lebrun et la Maison de Champagne Vranken-Pommery est en effet emblématique. Il illustre parfaitement la synergie entre l’amont agricole et l’aval logistique. On retrouve là deux filières d’excellence françaises réunies autour d’un même projet de décarbonation.
Et quant est-il de vos collaborations avec les collectivités ?
Nous collaborons étroitement avec elles, bien sûr, pour décarboner le transport de voyageurs, à l’instar des lignes de ramassage scolaire. Et la ligne SNCF Paris-Granville par exemple roule au colza grâce à Oléo 100. Par ailleurs, nous sommes également référencés UGAP, ce qui facilite grandement les achats publics.
Quel message souhaiteriez-vous adresser à la classe politique française par l’intermédiaire du Journal du Parlement ?
Plus qu’un message, j’aimerai surtout insister sur le fait que croire qu’une seule énergie peut remplacer le pétrole serait une erreur monumentale pour les générations futures. Les politiques doivent soutenir le mix énergétique et les alternatives au fossile pour leur contribution. Pour ce qui est du B100, c’est une réponse unique à trois enjeux majeurs : décarboner, rester compétitifs et renforcer notre souveraineté énergétique. Il réduit jusqu’à 80 % les émissions de particules et 60% minimum les émissions de CO₂ ; il s’utilise sans modifier les moteurs diesel existants et remplace du carburant fossile importé par une production locale issue du colza. De surcroît, il soutient notre indépendance protéique, car la graine de colza permet aussi de produire des protéines pour l’alimentation animale, secteur dans lequel nous dépendons encore fortement des importations. Dès lors, 100% végétal, 100% français, produit localement, renforçant l’économie locale, valorisant l’excellence du savoir-faire agricole et industriel français, c’est une solution cohérente, vertueuse et concrète, qui associe les agriculteurs à la transition énergétique, les rétribue pour leurs efforts environnementaux et apporte une réponse immédiatement opérationnelle pour un secteur particulièrement difficile à décarboner, celui du transport routier. C’est une innovation française, efficace et déjà en action !
Propos recueillis par P.W.D