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« Il faut que nous protégions ce qui constitue la base des valeurs européennes : le droit et la loi »

Madame la Présidente, vous dites que la Géorgie doit se tourner vers l’Europe, mais quand on a comme voisin Vladimir Poutine, cela ne relève-t-il pas du vœu pieu ?

La Géorgie ne veut pas se tourner vers l’Europe : elle est tournée vers l’Europe ! Elle l’a toujours été. C’est sa tradition multiséculaire. Il y a déjà plusieurs siècles de cela, quand elle était confrontée aux invasions de ses voisins musulmans, elle allait chercher l’appui des Européens, auprès des monarques et du Pape… C’était l’Islam qui menaçait, en ce temps là et non pas la Russie.

Cette habitude d’être tournée vers l’Europe est très ancienne. Et elle n’a jamais changé, quoi qu’il soit arrivé. Il y a 100 ans, au moment de sa première indépendance, la Géorgie a été envahie par les Armées russes, pas encore soviétiques, à l’époque, mais en passe de le devenir. Cela n’a pas empêché le Gouvernement en exil de se rendre en Europe.

Cela n’a pas empêché non plus la population géorgienne d’aspirer à l’Europe, comme elle l’a toujours fait, de façon cachée, tant qu’elle ne pouvait pas l’exprimer, puis de façon ouverte, à partir de son indépendance en 1991.

Et elle n’a jamais cessé, y compris quand la Russie l’a, une seconde fois, occupée, dans le même laps de temps, en 2008. Et nous avons continué, bon an mal an, notre marche vers l’Europe, d’abord à travers le voisinage, puis via le partenariat, ensuite avec l’Accord d’Association, le Traité de Libre échange et l’Accord de Libre circulation des visas, autant de progrès inflexibles, qui, indiscutablement, marquent le pas.

Cependant, il est vrai que, chaque jour, la Russie, nous menace un peu sur la ligne d’occupation. Elle tente de faire monter la bataille des nerfs, une bataille qui essaie d’être très présente, mais la force de la résilience géorgienne, c’est qu’en dépit de cela, en dépit du fait que ces lignes de tensions sont très proches de la capitale – 40km – et en dépit du fait que c’est aussi très douloureux d’être une zone occupée, cela n’a jamais modifié la trajectoire fondamentale de la Géorgie.

« Cette habitude de la Géorgie d’être
tournée vers l’Europe est très
ancienne. Et elle n’a jamais changé,
quoi qu’il soit arrivé
 »

Vous êtes entourés de la Russie, de l’Iran, de la Turquie… Comment jugez-vous aujourd’hui la façon de traiter la crise syrienne, de la part de Vladimir Poutine ? Peut-il, selon vous, accepter l’expansionnisme de l’Iran, face à Israël qui se sent de plus en plus menacé par un régime iranien qui veut le rayer de la carte ?

Difficile de savoir ce que Poutine peut ou ne peut pas accepter… Il joue sur un équichier qui ne lui est pas habituel, en tout cas pour la période récente. Fut un temps où l’Union soviétique était plus impliquée sur le Moyen-Orient. Disons que c’est presque un retour sur un terrain de chasse beaucoup plus ancien. Pour nous, les choses ne sont pas très différentes, puisqu’on a toujours eu l’habitude de vivre à la croisée de tous ces Empires, avec des incursions, des invasions, des pans entiers de régions géorgiennes qui étaient occupées, tantôt par l’un, tantôt par l’autre. Finalement, nous avons appris à naviguer entre ces divers Empires qui ont été, à différents moments de leur histoire, plus ou moins conciliants avec nous. Dès lors, nous faisons le dos rond et attendons que cela se passe… C’est la formule géorgienne !

Est-ce que pour vous, Israël, qui se sent menacé par les Iraniens, doit tenter de chasser les Iraniens et le Hezbolah du territoire syrien et du Liban pour assurer sa propre survie ?

Là encore, il est très difficile de penser et encore moins d’agir à la place des autres. Toutefois, s’il y a une chose que nous partageons et que nous comprenons très bien en tant que Géorgiens, c’est, précisément, le sentiment de menace, sans doute parce que nous sommes probalement l’un des pays, qui, au cours des 150 dernières années a perdu la plus grande proportion de son territoire au profit de tous ses voisins. En effet, il n’y a pratiquement pas un seul de nos voisins qui n’a pas pris un petit morceau de chez nous et qui l’occupe aujourd’hui, dont des voisins très puissants.

C’est pourquoi on peut très bien comprendre ce que signifie ce sentiment de menace, mais la réponse géorgienne n’a jamais été dans l’attaque ou la fuite en avant. Cela ne nous ressemble pas.

Ce n’est inscrit, ni dans nos traditions, ni dans nos expériences. Ce n’est donc pas la formule qui a marché ou qui pourrait marcher. Cependant, il s’agit de notre expérience et elle n’est pas forcément reproduisible ailleurs.

Aujourd’hui, à travers le monde, êtes-vous inquiète de la montée de l’antisémitisme ? N’est-ce pas, comme le souligne le philosophe Alain Finkelkraut, la réthorique islamiste qui est derrière ?

Cela alimente en tout cas quelque chose qui existe, sans doute de façon latente… Je reviens de l’Unesco, où nous avons souhaité introduire, de manière plus formelle, la proposition que la Géorgie puisse entrer sur la liste des biens immatériels de l’Unesco, avec une expérience qui est la sienne : celle d’une tolérance, qui a vu l’arrivée de la première diaspora juive dans notre pays, il y a exactement 27 siècles et pendant les 26 siècles qui ont suivis, l’Histoire ne connaît aucun incident entre cette communauté juive, qui s’est installée et considérée comme sienne par la Géorgie et la communauté géorgienne, qui existait alors.

« Nous sommes probablement
l’un des pays, qui, 
au cours
des 150 dernières années a perdu
la plus grande proportion de son
territoire au profit de tous ses voisins »

Cette expérience là, qui se traduit aussi dans l’architecture et dans nombres de traditions, est un acquis précieux, mais qui, nous semble-t-il, doit être protégé, non seulement en Géorgie, mais aussi en Europe, où nous pouvons ré-exporter cette tradition, qui était, a fortiori, un héritage européen…

N’est-ce pas inquiétant pour l’avenir, cette poussée antisémite ?...

C’est précisément parce que c’est inquiétant qu’il faut protéger cette tolérance, là où elle se trouve, la renforcer, la consolider et s’inspirer des exemples qui existent. Des exemples qui contribuent à nous laisser penser que l’on peut être exempts de ce fléau.

On a le sentiment que les Russes, aujourd’hui, veulent mettre fin à l’Ordre mondial américain. Pensez vous que les Américains, Donald Trump, en tête et l’Occident, sont prêts à l’accepter ?

La Russie a toujours cherché à remettre en cause cet Ordre mondial, qu’elle jugeait ne pas lui être favorable. Elle continuera vraisemblablement de le faire. Mais si aujourd’hui, on peut avoir l’impression que Poutine a plus de cartes dans ses mains qu’il n’en a eu dans les années passées, en réalité, cela n’est pas forcément certain…

Il semble désormais être en position de force, plusieurs de ses démarches ayant été couronnées de succès, mais, in fine, ces succès peuvent s’avérer de courte durée. Il ne faut pas nécessairement extrapoler.

Dans le monde actuel, les choses bougent extrêmement vite et c’est ce qui peut donner l’apparence d’une Russie pleine de confiance en elle-même, une Russie prête à mettre au défi tout le monde.

Mais demain ou après demain, les choses peuvent changer. Le plus important est que le reste du monde, Américains et Européens, ne portent pas non plus, de leur côté, des coups de canif dans le contrat, dans ce qui incarne l’Ordre international, dans ce qui a été établi… L’Europe a, justement, été établie sur ce modèle. Les relations transatlantiques aussi.

Et si, dans un monde en plein mouvement, faisant face à de sérieuses menaces, nous souhaitons préserver ces relations, il faut que nous protégions l’ordre qui a établi : un ordre fondé sur ce qui constitue la base des valeurs européennes, c’est-à-dire, le droit, la loi.

Salomé Zourabichvili

Présidente de la
République de Géorgie